Tunisie : Comment résister aux ingérences étrangères ?

Mohamed Chérif FERJANI

Pendant que le Président de la République tunisienne continuait – et continue – à traîner des pieds pour annoncer les échéances de l’état d’exception qu’il a décrété le 25 juillet 2021 et confirmé près de deux mois après, le 22 septembre, ses adversaires islamistes et leurs alliés menaient tambour battant une campagne internationale pour mobiliser leurs amis et leurs protecteurs en appelant à sanctionner la Tunisie et à intervenir pour lui imposer un retour à la situation d’avant        le 25 juillet. Ils mettent à profit les ambiguïtés du projet de Kaïs Saied et de ses discours par rapport à la démocratie, son entêtement à refuser toute concertation, y compris avec ceux qui le soutiennent et avec les forces politiques et sociales hostiles à un retour à la situation d’avant le 25 juillet, pour lui mettre sur le dos le fiasco de leur politique pendant dix ans et apparaître comme des défenseurs de la démocratie menacée uniquement par son projet. Les appels aux soutiens étrangers sont allés dans ce sens jusqu’à demander la suspension des aides médicales promises dans le cadre de la lutte contre la pandémie Covid 19. Les amis des islamistes ont réussi à convaincre des personnalités médiatisées – comme Edgar Morin et Daniel Cohn Bendit – de signer avec eux un appel à  « une réaction énergique de la communauté    internationale » contre « le durcissement autoritaire et la régression des droits en Tunisie » (voir la tribune publiée dans le journal Le Monde du 10 octobre 2021), comme si leurs amis islamistes étaient respectueux des droits lorsqu’ils étaient au pouvoir.

Si, sur le plan intérieur, la population et l’opinion publique restent favorables aux mesures de Kaïs Saied, en raison d’un rejet profond des politiques infligées au pays par les islamistes et leurs alliés, comme le montrent les manifestations contre et pour ses mesures, c’est loin d’être le cas sur le plan extérieur. Les revers essuyés par la Tunisie ces derniers jours montrent l’efficacité de la campagne des islamistes et de leurs alliés  et protecteurs occidentaux : Le Canada, principal bailleur de fonds de l’Organisation de la Francophonie, a réussi à imposer le report du sommet de cette organisation qui devait se tenir à Djerba en novembre 2021. L’agence Moody’s a annoncé, jeudi 14 octobre 2021, la dégradation de la note souveraine de la Tunisie à long terme, en devises et en monnaie locale, ainsi que celle de la Banque centrale de Tunisie, de B3 à Caa1. Cette dégradation est la 9ème en dix ans et elle était programmée avant le 25 juillet, même si l’opacité liée à l’absence d’une feuille de route pour la situation d’exception instaurée par Kaïs Saied n’a pas aidé à l’éviter ou à la retarder. Le même jour, la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine, a tenu une audition consacrée à l’examen de « la situation de la démocratie en Tunisie », comme si la situation de la démocratie est meilleure dans beaucoup de pays amis des Etats-Unis dans les mondes de l’islam ou ailleurs. Les vrais raisons de cette réaction n’ont rien à voir avec la démocratie : outre la réponse à l’appel au secours de leurs protégés islamistes et leurs vassaux, ce qui les inquiète avant tout c’est de voir les forces sociales et politiques hostiles à leur stratégie en Tunisie et dans la région l’emporter sur leurs alliés islamistes et libéraux. Cela est clair à travers les interventions des responsables à l’origine de la séance d’audition, à l’instar de Greg Steube, membre de la Commission des Relations internationales dans la chambre basse du Congrès des États-Unis qui a déclaré : « Kaïs Saïed n’est pas notre ami, il a soutenu un agenda anti-américain et anti-israélien depuis sa campagne et depuis son élection. Au lieu d’engager les réformes pour le libre marché, il n’a fait que poursuivre son agenda socialiste et menacer les entrepreneurs privés et leur demander de baisser leurs prix. Cela n’est pas de bon augure pour l’avenir de la Tunisie ». L’amitié avec les États-Unis passe par le renoncement à toute hostilité à Israël et par la soumission aux lois de l’économie de marché. C’est cette exigence qui explique la stigmatisation du rôle de l’UGTT accusée d’être un obstacle aux « réformes » ainsi préconisées. Greg Steube poursuit son réquisitoire en ajoutant : « La démocratie tunisienne et la constitution autant que l’argent des contribuables américains utilisé sont aujourd’hui testés. Kaïs Saïed a démis le chef du gouvernement et gelé le Parlement déclenchant les inquiétudes de la communauté internationale sur l’éventuel recul de la démocratie. Même si ces décisions ont été soutenues par quelques Tunisiens, les amis de la Tunisie se retrouvent devant une énigme et essayent d’identifier ce qui peut servir au mieux les intérêts du peuple tunisien.» Aucun mot sur les violations de la constitution par ses amis islamistes qui se sont opposés à la mise en place de la Cour constitutionnelle et qui ont transformé le parlement en arène couvrant les agissements de députés sans foi ni loi au service des terroristes et des corrompus ; rien au sujet des assassinats politiques et des crimes terroristes couverts par Ennahda et ses alliés. Ne parlons pas du mensonge qui consiste à opposer « quelques Tunisiens » soutenant les mesures de Kaïs Saied au peuple tunisien qui serait attaché à la levée du gel du Parlement et au retour à la « démocratie » qui régnait avant le 25 juillet 2021. De son côté, Eddy Acevedo, chef de cabinet et conseiller principal au Centre Wilson et ancien responsable de l’USAID, ne dit pas autre chose en affirmant : « Les récentes décisions de Kaïs Saïed font poser la question de savoir si la Tunisie est encore sur la voie démocratique. Nous avons cela ailleurs, à Haïti par exemple». Il ajoute : « Pourquoi la Tunisie compte ? Premièrement, nous sommes amis avec les Tunisiens qui aspirent à un avenir libre, démocratique et prospère, ce qui n’arrive pas souvent au Moyen-Orient. Deuxièmement, une Tunisie stable est importante pour la sécurité régionale, pour la question de la migration et pour répondre aux ambitions malveillantes de certains acteurs. La Russie a déjà un port en Syrie, un autre accès via la Tunisie peut menacer la stabilité de la Méditerranée. La Tunisie a signé avec Huawei et a tissé des liens économiques forts avec la Chine même si son plus gros partenaire commercial est l’Union Européenne. Du point de vue de la lutte contre le terrorisme, il faut voir la Tunisie dans un schéma plus large des retombées du retrait américain d’Afghanistan. Si Daech réémerge. La Tunisie avait le plus grand nombre de combattants qui sont allés en Syrie ou en Iraq combattre pour le Califat. Un environnement moins sécurisé ne peut que rendre plus difficiles les actions de développement » Eddy Acevedo insiste sur les raisons pour lesquelles la Tunisie est importante pour les intérêts de son pays dans la région. « Durant mon mandat à l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), la Tunisie était en top priorité. Ce comité a souvent dû faire face à de nombreux défis en politique étrangère et parfois même la question du levier que nous avions pour démontrer nos valeurs et nos principes, surtout en ce qui concerne la démocratie et les droits de l’Homme. En Tunisie, nous avons un levier, nous pouvons appliquer l’approche du bâton et de la carotte pour inciter les bons comportements ou alors recouvrir aux pressions si la situation empire.» Il appelle à sanctionner la Tunisie en précisant : « Nous pouvons par exemple réévaluer la désignation de la Tunisie en tant qu’allié majeur non membre de l’OTAN, ou réévaluer nos programmes de sécurité ou encore revoir nos initiatives de financement militaire à l’étranger. Aussi, ce qui se passe en Tunisie pourrait compromettre son éligibilité pour bénéficier des 498,7 millions de dollars accordés dans le cadre du programme MCC, d’ailleurs l’American Millennium challenge corporation a apparemment suspendu les discussions sur ce programme. La Tunisie demande un prêt de 4 billions de dollars au FMI, nous devrions utiliser notre influence pour demander que le régime démocratique et constitutionnel soit restauré. Nos réseaux démocratiques ont besoin de ressources pour renforcer les partis politiques, les organismes de défense des droits de l’Homme, les médias indépendants et les journalistes. L’USAID devrait allouer toutes ses ressources additionnelles pour répondre à la crise actuelle ». Il juge urgent pour les États-Unis de réagir en déclarant : « Nous ne devons plus attendre encore de déterminer si Kaïs Saïed est le démocrate que nous espérions, le Parlement doit être réinstallé et la justice doit être indépendante. La stabilité et la prospérité de la Tunisie sont de l’intérêt de notre sécurité nationale et politique étrangère. Si nous n’agissons pas tout de suite, nous laissons la porte ouverte à nos adversaires pour combler le vide. Les Tunisiens ont prouvé qu’ils ont ce qu’il faut pour gérer cela mais nous devons leur tendre la main avant que cette crise ne devienne intenable, nous ne devons plus être dans le           « wait and see » et nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard ! ». De même, les États-Unis ont vu dans le soutien de la Tunisie à la lutte du peuple palestinien une attitude antisémite hostile aux juifs en général ; bref, tous les amalgames au nom desquels les États-Unis ont justifié les appels à « l’intervention de la communauté internationale », comme le réclament les signataires de la tribune publiée par le journal Le Monde, contre les pays refusant de se soumettre au diktat des décideurs à Washington.

De son côté, le Parlement européen projette de discuter de la situation en Tunisie lors de sa plénière qui se tiendra du 18 au 21 octobre 2021. Joseph Borrel, vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, justifie cet intérêt du Parlement européen pour la situation en Tunisie en déclarant : « Le système démocratique de la Tunisie est menacé en raison de l’absence de séparation des pouvoirs ». Joseph Borrell s’exprimera le 19 octobre 2021 sur « la question » de la Tunisie qui fera l’objet d’une motion appelant le Président tunisien à ouvrir un dialogue avec « les principaux partis politiques », dont bien sûr Ennahdha et ses alliés, ainsi qu’avec les représentants de la société civile.

Ce « bruit de bottes » doit alerter les Tunisien(ne)s pour dénoncer ces ingérences et l’attitude de ceux qui les sollicitent, en exigeant de Kaïs Saied d’annoncer clairement les échéances de l’état d’exception qu’il a proclamé sans en préciser l’agenda et la feuille de route. Son entêtement à poursuivre dans le mutisme à ce sujet, et dans le refus de toute concertation, alimente les craintes quant au devenir de la démocratie à laquelle aspire la majorité des Tunisien(ne)s. Dans ce sens, l’UGTT a raison de dénoncer les déclarations du Congrès américain et les « ingérences résultant de contrats de lobbying et de l’incitation flagrante par certains opposants au processus amorcé par les mesures annoncées par le président de la République le 25 juillet », tout exigeant de celui-ci « la clarification des objectifs, des mécanismes et des mesures liés au dialogue national qu’il avait annoncé (Communiqué de l’UGTT du 16 octobre 2021). En effet, la résistance aux pressions étrangères ne pourra rassembler les Tunisien(ne)s soucieux/ses de défendre la souveraineté de leur pays qu’en les associant à la définition des choix et aux décisions concernant leur présent et leur avenir, en prenant en compte les objectifs pour lesquels ils se sont soulevés contre la dictature de Ben Ali et contre les desseins théocratiques du pouvoir corrompu des islamistes et de leurs vassaux. Kaïs Saied et le gouvernement de Nejla Bouden doivent répondre à ces exigences et aux urgences économiques et sociales dont dépend leur capacité à gagner la confiance de la majorité des Tunisien(ne)s, majorité sans laquelle il sera difficile de conjurer les menaces d’intervention étrangère de quelque puissance, régionale ou internationale, que ce soit. La souveraineté d’un pays est tributaire de la souveraineté de son peuple, de la prise en compte de ses droits politiques, sociaux et économiques, de sa pleine participation à la gestion de ses affaires et de son implication dans la détermination de son avenir.

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