Anticapitalisme et rebond…

° En réponse au texte « Anticapitalistes, comment rebondir ? », rédigé par 14 militants anticapitalistes participant ou ayant participé à Ensemble et ayant approuvé la participation à la France Insoumise (publié sur le site contretemps.eu)

Le texte affiche une double ambition :

° Tirer un bilan critique d’un parcours politique allant de la LCR, au NPA, à Ensemble et à La France insoumise.

° Avancer des propositions en termes de formes d’organisation et d’options stratégiques.

I- La dimension bilan est abordée selon un prisme réduit :

° Celui de la filiation d’un courant politique issu de la LCR et via la NPA puis Ensemble s’étant inscrit dans La France insoumise… Il s’agit donc d’une réalité limitée au regard de ce que fut la LCR, qui n’était pas toute l’extrême gauche, à fortiori de la gauche radicale, sans parler des gauches plus généralement.

° Une focalisation sur les « limites et impasses » depuis 2000. Une périodisation qui laisse hors champ la crise du projet révolutionnaire, en particuier celui de la LCR, au cours de la seconde moitié du 20e siècle (des années 1960-1970 aux années 1990). Éclipse de la perspective révolutionnaire, crises du stalinisme, ralliement de la social-démocratie au néolibéralisme… Autant de changements qui ont impacté les relations entre « réformistes » et « révolutionnaires ».

° Une approche strictement française, sans prise en compte des dimensions européenne et mondiale. Alors que déterminantes ont été les expériences des gauches italiennes, de Die Linke, de Podemos, du bloco, de DS au sein du PT brésilien… Dans le legs de la IVème Internationale il y a cette compréhension que la dimension internationale doit être conçue, non comme une juxtaposition, mais bien comme déterminante au regard de expériences nationales.

Certes il n’est pas possible de parler de tout, mais lorsque la préoccupation est de ne pas refaire les  « erreurs du passé »   il semble qu’on ne peut ignorer certaines données fondamentales pour la compréhension de la période, des rapports de force, et s’imposer le recul indispensable par rapport à une expérience donnée. Celle-ci est nécessairement limitée de par ses particularités, mais il faut garder conscience de sa singularité, sous peine d’absolutiser certaines appréciations subjectives.

II- La grille d’analyse proposée est l’opposition entre « illusion sociale » et « illusion politique »

Ce type d’opposition binaire est séduisante. Les auteurs de C’était la Ligue en proposaient une autre : celle entre orthodoxie trotskiste et pragmatisme dans l’intervention dans le champ social. Encore faut-il garder conscience que la qualité opératoire de telles oppositions est celle de la simplification, avec ses limites afférentes.

« L’illusion sociale » serait responsable de l’échec de la LCR ayant muté en NPA. « L’illusion politique » (la « révolution par les urnes » de Mélenchon)  le serait de l’impasse de la FI.

Entre ces deux expériences les différences sont considérables : l’illusion ayant conduit à la dissolution de la LCR, pour donner naissance au NPA, était de croire à la possibilité d’occuper tout l’espace politique à la gauche du PS, donc une recomposition politique d’ampleur. Cela sur la base d’un calcul erroné : la capacité à transformer le relatif succès électoral d’Olivier Besancenot à la présidentielle de 2007 en une reconfiguration de cette partie du champ politique au profit du NPA.

Rien de « social » en cela ! Sur cette question, pour ne pas trop rallonger, nous renvoyons à notre texte publié dans ContreTemps numéro 24. (2)

Quant au projet de Jean-Luc Mélenchon il est celui d’une victoire électorale lui assurant l’accès à la présidence de la République, le Front de gauche d’abord, puis la Fi ont été les instruments mis au service de cette ambition. C’est bien         « politique », mais assez étranger à la revendication d’une révolution !

L’élément commun qui peut faire croire à une similitude est, dans des registres très distincts, une autre « illusion » : l’illusion électoraliste. Dans un cas pour croire réunies les conditions  d’une recomposition de la gauche radicale, dans l’autre le scénario d’une victoire électorale à la présidentielle.

III- Les options stratégiques

Les 14 avancent des axes qui méritent attention et débat : la nécessité de réhabiliter la figure prolétarienne et la lutte des classes, et aussi la notion de parti.

Sur le premier point, une stratégie révolutionnaire ne nécessite pas seulement d’intégrer la dimension certes décisive de la luttte des classes. Même en y ajoutant « l’antiracisme politique » et le féminisme. Le premier présenté comme s’opposant à un « antiracisme moral », et prenant en compte une « approche dialectique de la religion » (?)… Le second comme s’opposant au « féminisme d’Etat » (?). Il faudrait évoquer, pour le moins, l’internationalisme et l’écologie…

Sur ces différentes questions on voit que souvent une radicalité revendiquée se traduit d’abord par une division des forces qu’il faudrait rassembler. Ce qui n’est sans doute pas la meilleure manière d’échapper à la marginalité.

C’est là que vient la question du parti. On partage l’idée que le parti, notion qui demande en effet à être rénovée et adaptée aux réalités contemporaines, comme indiqué dans le texte des 14, demande à être prise en compte dès lors qu’on veut répondre à la crise démocratique et aux tâches d’une transformation sociale, écologique, démocratique…

Mais affirmer la nécessité du/d’un parti ne peut être de l’ordre de la pétition de principe. Elle doit s’inscrire dans une situation concrète, aujourd’hui celle de la crise générale des sociétés, des mouvements ouvriers, de composantes révolutionnaires de ces derniers.

Des acquis existent, entre autres ceux de l’expérience de la LCR, dont il n’est pas exact de dire qu’on ne s’y est pas interrogé sur l’articulation entre « parti large » et projet révolutionnaire. Et aussi celle du Front de gauche, dont la disparition est imputable à ce que furent les politiques du PG et du PCF, mais à propos duquel il faut aussi s’interroger sur les carences du côté des forces de la gauche radicale, dont celles issues de la LCR.

Peut-être qu’une des leçons à tirer de tout cela est la faillite du principe qui marque profondément les partis de gauche, celui que l’affablissement des concurrents (et des adversaires) à gauche porte promesse d’un renforcement de son propre courant. D’où un sectarisme, de degrés bien différents mais malgré tout bien partagé, et des ambitions hégémonistes souvent au rendez-vous des convergences recherchées… Aujourd’hui, comment ne pas voir que cette logique génère une dynamique qu’on peut craindre sans fin de fragmentation et d’affaiblissement général et sur le long terme (malgré de fragiles succès possibles à tel ou tel moment).

Le souci de ne pas sacrifier une fois de plus à cette tentation devrait conduire à une approche bien  différente de celle proposée par les 14 à propos d’Ensemble, sujet sur lequel un débat spécifique est certainement nécessaire, et peut-être à d’autres choix que ceux vers lesquels ils semblent s’orienter…

 29/04/2021

Antoine Artous, Francis Sitel

 

(1) : « Anticapitalistes, comment rebondir ? », posté sur le site contretemps.eu, le 15 avril 2921. https://www.contretemps.eu/read-offline/27931/anticapitalistes-gauche-strategie-ensemble-npa-france-insoumise.pdf

(2) : http://lesdossierscontretemps.org/2019/11/02/quest-donc-la-ligue-devenue/ ‎

 

 

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