Passeport vaccinal, une mauvaise idée…

Censé nous faciliter la vie pour voyager ou pouvoir entrer dans certains lieux publics, le passeport vaccinal est surtout source d’inégalités, sans être forcément protecteur d’un point de vue sanitaire.

La vaccination a commencé presque partout dans les pays riches et c’est une bonne nouvelle.

Néanmoins une très grande partie du monde ne sera pas vaccinée avant 2022 et parfois 2023 malgré les efforts de l’OMS notamment avec le dispositif COVAX, le problème étant qu’aujourd’hui les capacités de production des entreprises pharmaceutiques détentrices des brevets sur les principaux vaccins existants sont limitées et qu’il y a a une grande réticence de la part de certains États à déroger à la protection intellectuelle.

Dans cette pandémie, il semble que le monde soit toujours en retard, non seulement parce que le SARS-CoV-2 a certaines caractéristiques (par exemple, patients asymptomatiques transmettant déjà la maladie) qui rendent le combat particulièrement difficile, mais aussi à cause de nos propres erreurs, qui malheureusement permettent au virus de rester aux commandes.

Depuis le mois d’avril 2020 et avec un regain d’intérêt et de soutien depuis peu, l’idée d’un passeport vaccinal ou d’immunité, sous forme numérique ou papier, fait son chemin. Ces documents permettraient de certifier qu’un individu a développé des anticorps contre le SARS-CoV-2, soit parce qu’il a contracté récemment la COVID-19, la maladie causée par le coronavirus, soit parce qu’il a été vacciné contre le SARS-CoV-2 et qu’il est « immunisé ».

A première vue, comment ne pas être d’accord ? La suggestion, soutenue par certains gouvernements essentiellement dans le Nord, des compagnies d’aviation et l’Association internationale du transport aérien (IATA), des aéroports, des lieux touristiques, quelques cercles de réflexion, l’industrie du numérique, est censée nous rendre la vie plus agréable et nous permettre de voyager et de franchir des frontières. Comme l’a souligné un homme politique grec : « les personnes vaccinées devraient être libres de voyager ».

Ce n’est peut être pas aussi simple qu’il y paraît et nous devrions réfléchir à deux fois avant de nous lancer dans cette aventure en ce moment précis. Je ne mentionnerai que quelques uns des problèmes que créeraient de tels passeports s’ils étaient introduits.

Vacciné signifie immunisé ?

Premièrement, nous manquons de données scientifiques suffisamment solides sur le rôle des infections et des vaccins dans l’immunité : nous ignorons encore le degré d’immunité future donné par les vaccins et la durée de cette immunité. Nous ne savons pas si les personnes qui ont guéri de la COVID 19 et qui ont des anticorps sont protégées contre une seconde infection.

Nous ne savons pas si les vaccins protègent des infections asymptomatiques. Nous ne sommes pas sûrs que les vaccins empêchent la transmission, il est probable qu’ils ne soient pas complètement protecteurs. Nous assistons à l’émergence de nouveaux variants, qui peuvent affecter l’efficacité des vaccins actuels et futurs.

Il y a vraiment trop d’incertitudes aujourd’hui pour que quiconque puisse garantir l’exactitude d’un passeport vaccinal ou d’immunité. Ces passeports créeront un faux sentiment de sécurité, ils encourageront la négligence des gestes de santé publique tels que la distanciation physique ou le port des masques et augmenteront les risques de transmission.

Une source d’inégalités

D’autre part la discrimination et l’exclusion que peut entraîner l’usage de ces passeports sont des questions éthiques importantes et ne peuvent pas être sous-estimées. Quelques personnes, principalement originaires de pays riches, pourront voyager pour les affaires et les loisirs, comme au bon vieux temps, alors que la grande majorité de la population mondiale ne sera pas vaccinée.

Tant que les vaccins ne seront pas disponibles dans le monde entier, ces passeports ne feront qu’augmenter les inégalités et alimenter les divisions au sein des pays et entre les pays.

Les ressortissants de pays qui n’ont pas mis un tel « système de passeports » en place pourront se voir interdire l’entrée dans des pays qui demandent ces documents. Dans certains pays, si le passeport est utilisé en interne, les pauvres et certaines minorités en subiront les conséquences notamment en matière d’emploi.  «Le plein potentiel des vaccins ne peut être réalisé, si un pouvoir économique et des intérêts nationaux étroits déterminent qui y a accès, au lieu des principes de justice qui doivent permettre de garantir que l’allocation de ces vaccins optimise leur impact sur la santé publique.» (The second report on progress from the Independent Panel for Pandemic Preparedness and Response prepared for the WHO executive Board, January 2021). (https://theindependentpanel.org).

Des problèmes administratifs

 Enfin certains problèmes administratifs méritent d’être mentionnés; ils sont également éthiques et juridiques. Qui aura droit au passeport ? Qui évaluera le dépistage des anticorps et la vaccination ? Qu’en est-il des jeunes, souvent les derniers à se faire vacciner car la plupart d’entre eux sont moins à risque et quid des personnes qui pour une raison ou une autre ne souhaitent pas se faire vacciner ? Qui s’assurera que le passeport vaccinal provient d’une source fiable et que les informations qu’il contient sont valides ?

Comment les pays reconnaîtront-ils mutuellement le document ? Comment s’assurer que les gens n’obtiennent pas ces documents par la corruption et les malversations ? Sommes-nous prêts à aboutir à une liste de «bons» pays et de «mauvais» pays? Je suppose que beaucoup répondront que tout cela peut être résolu grâce à des documents numériques contenant nos données de santé, mais sommes-nous d’accord pour réduire la protection des données à caractère personnel et élargir la collecte, l’utilisation et la communication de renseignements personnels ?

Nous devons continuer à prendre au sérieux les risques existentiels de cette maladie.

A ce point de la pandémie où tant de nations et des milliards d’êtres humains souffrent et luttent pour surmonter la catastrophe créée par la COVID-19, nous devons continuer à prendre au sérieux les risques existentiels de cette maladie. Les passeports vaccinaux ou d’immunité ne sont pas la solution, ils font partie du problème et peuvent compromettre les efforts mis en place pour contrôler l’épidémie.

Ce qu’il faut, c’est accroître nos efforts, depuis la communauté locale jusqu’aux plus hauts niveaux internationaux. Cela signifie continuer à mettre en œuvre et étendre les mesures maintenant bien connues de santé publique, avec des stratégies ambitieuses pour « tester, détecter, isoler », des dispositifs de protection sociale, garantir un accès équitable à tous partout dans le monde aux diagnostics, aux vaccins, aux traitements et aux fournitures essentielles, accroître la recherche dans les domaines de la santé publique, de la surveillance génomique et de nouveaux vaccins et traitements thérapeutiques.

C’est seulement grâce à une coopération et une coordination mondiales, aux progrès scientifiques, à des dirigeants compétents et empathiques, à des processus démocratiques et à une solidarité sans faille, loin des égoïsmes nationaux,  que nous arriverons à vaincre cette grave épidémie et que nous retournerons à une vie «normale», cela arrivera !  Entre temps voyageons, si nécessaire, en suivant les directives internationales émises par l’OMS.

Pascale Brudon

Ex fonctionnaire scientifique à l’OMS, Pascale Brudon a été représentante de l’OMS au Vietnam en 2003.

 

Cet article a été publié dans sa version originale sur le site de Katoikos.world le 17/2/2021

(https://katoikos.world/dialogue/why-covid-19-vaccination-passports-are-a-bad-idea.html) et dans Alternatives Economiques (alternatives-economiques.fr) le 23/2/2021.

 

 

 

 

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