La mémoire des vaincus : le parcours de Victorine B. comme exemple. [1]

En 1909, Victorine B. décide de publier ses souvenirs de la Commune de Paris, elle est alors âgée de 71 ans. Elle s’adresse à Lucien Descaves, ami politique, heureux d’aider cette « fille du peuple » dont le sacrifice à la cause « Commune » est devenu légendaire parmi ses compagnons anarchistes. Cantinière, puis ambulancière d’un bataillon de fédérés, toujours aux avant-postes, elle fut condamnée à mort en 1871 par les Versaillais. Dans leur hâte, ils fusillèrent sur place une autre pétroleuse quelque peu ressemblante à celle qu’ils pourchassaient. « Morte vivante », comme elle se nomme, elle a échappé à la répression en s’exilant en Suisse. Mariée à l’artisan cordonnier Jean Rouchy, condamné le 14 février 1872 à deux ans de prison et dix ans de surveillance, elle ne le reverra plus. En 1887, elle épouse, à Lausanne, Gustave Brocher, libre-penseur.

Trente-huit ans après l’événement, Lucien Descaves accepte la proposition de Victorine Brocher afin de restituer la mémoire du peuple, salie par la propagande des hommes d’ordre dont les écrivains de renom comme Maxime Du Camp ou Alexandre Dumas fils se font l’écho : « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. » La nécessité d’une réponse s’imposait d’autant plus, qu’au-delà de l’outrage, la légitimité d’un combat était en cause et la défense de la République « vraie » restait, à ses yeux, un enjeu.

Outre la reviviscence d’un temps oublié, sobrement, Victorine B. donne à comprendre les misères d’un peuple de Paris qui vit au jour le jour avant que ne s’effondre l’Empire. Défendre la République est encore le moyen de maintenir le peuple dans l’histoire. La nécessité d’autant plus grande, qu’à travers la symbolique de la population ouvrière parisienne – héroïque, face à l’envahisseur pendant le long hiver de 1870, inventive et créatrice au cours des quelques semaines d’existence de la Commune de Paris, enfermée dans une France le plus souvent hostile –, un pan entier de son histoire s’est effondré après avoir été englouti sous la répression de la semaine sanglante ; une histoire qu’il importe à la narratrice de reconstituer tant elle semble n’avoir jamais été advenue. L’effroi qu’ont suscité les insurgés sortis des bas fonds de la populace était tel qu’à plusieurs reprises « ils » ont assassiné sur place, de peur de les manquer, des hommes et des femmes ressemblant à ceux qu’ils recherchaient comme Eugène Varlin ou quelques « pétroleuses » dont le visage était à l’image de Victorine B.

République, le mot est au centre du récit de Victorine B. ; mot magique, mot sacré. À l’entendre, elle lui devrait son existence ; il guiderait ses pas et fixerait son destin. Elle lui consacre ses Mémoires, afin de restituer, au passé républicain, la part populaire dont il a été amputé. En 1909, le renouveau des luttes sociales qui précèdent la grande guerre, fait croire au regain de la République démocratique et sociale pour laquelle s’étaient battus les communards. Illusion sans doute car la République modérée, ou la république tout court, s’est imposée en déniant aux communards un quelconque statut, y compris celui de « belligérants »,  selon l’expression de Charles Seignobos, pourtant dreyfusard et père fondateur de l’histoire contemporaine. L’héritage de la Commune tend à être gommé de l’histoire républicaine. Cependant les bannis de l’histoire ne peuvent l’admettre. C’est pourquoi Victorine B se considère en terre de mission républicaine afin de réhabiliter la « mémoire des vaincus ». Entre libéralisme et socialisme, la République a cessé depuis longtemps d’osciller. Néanmoins, chez les républicains « de la veille », le passé ne passe pas ; ils pensent encore possible d’infléchir son cours du côté de la justice sociale, à condition, toutefois, d’écrire son histoire au plus près du peuple combattant. La République nouvelle sera-t-elle sociale ou libérale ? Question du moment, question récurrente, sans cesse ravivée par les conflits sociaux. Les communeux s’inscrivent en faux contre les écrivains du temps comme George Sand, Gustave Flaubert ou encore Emile Zola, lesquels accusent la Commune d’avoir compromis la République. Victorine B. soutient la thèse des représentants du peuple, celle d’Édouard Vaillant qui, en 1894, dans un discours prononcé à la Chambre des députés, érige la Commune en événement fondateur de la République : « C’est grâce à la Commune que la République existe. S’il y a actuellement la République en France, c’est à la Commune que vous la devez. Mais la République n’est que nominale, et c’est nous les communeux, les socialistes, les révolutionnaires qui fonderont, dans sa vérité politique et sociale, cette république que nous avons sauvée en 1871[2].

Le projet de Victorine Brocher se rattache à cette même tradition. « Les véritables défenseurs de la patrie » seront réhabilités par Victorine B. C’est pourquoi, Lucien Descaves respecte la volonté de la militante ; elle restera « anonyme », pour être « l’interprète des centaines de pétroleuses » salies par cette légende noire tissée autour des communards et des communardes en particulier. Il y a urgence, car la « légende » s’est répandue si vite qu’elle risque de devenir vérité tant l’isolement des survivants est grand parmi les républicains, dont la plupart veulent oublier la semaine sanglante.

Les témoins sont formels, les pétroleuses ne sont que l’émanation d’une hystérie collective, les conseils de guerre ne parvinrent même pas à en exhiber une seule ; ce ne sont que des « êtres chimériques » analogues aux « salamandres et aux elfes », selon Lissagaray. Maxime Ducamp lui–même accueille les rumeurs les concernant avec la plus grande circonspection, les pétroleuses ne sont que légende à peine suffisante pour exorciser la peur, telle la grande de 1789, qui s’empare alors des bourgeois parisiens. Mais les braises ont été attisées par les journaux Versaillais et la rumeur s’accroît au point de reconstruire une histoire fictive sur les ruines de la répression. L’imagination fait son œuvre, des témoins sont invoqués par le Figaro pour répandre l’image de la communarde munie de « boîtes » pleines de pétrole qu’elle lance sur les bâtiments ; les propriétés individuelles ou collectives, indistinctement sont atteintes ; la danse des sorcières n’est pas loin. Karl Marx donne son point de vue sur le sujet au New York Herald, le 3 août 1871 : « Cette histoire est une des plus abominables machinations qu’on ait jamais inventée dans un pays civilisé. Je suis sûr que pas une femme, pas un enfant ne pourrait être accusé, avec la moindre apparence de preuve, d’avoir répandu du pétrole dans des maisons, ou d’avoir essayé d’incendier quelque chose ; et cependant on en a fusillé des centaines pour cela et déporté des milliers à Cayenne. Tout ce qui a pu être brûlé l’a été par des hommes ». Le reporter du New York Herald répond : « Je dois dire que j’en suis aussi convaincu. Je n’ai encore jamais rencontré une seule personne qui ait réellement vu une femme ou un enfant avec du pétrole »[3].

L’objectif est clairement défini, le récit autobiographique participe d’un projet collectif qui consiste à réinsérer l’épopée communarde dans l’histoire de la République quoique le texte soit présenté à la première personne du singulier. En effet, le personnage principal du récit, Victorine B, s’estompe dès l’enfance en 1848, au profit de l’événement révolutionnaire au centre de la narration. Pudique, c’est à peine si la narratrice se détache du collectif en lutte pendant la Commune. Les déceptions, les sentiments personnels, dont la souffrance, sont à peine évoqués, tout juste esquissés. La reconstruction de la mémoire est entièrement guidée par la volonté politique qui l’anime. Pour ce faire, la narratrice a besoin de s’identifier à un peuple héroïque dont le sacrifice sur l’autel de la patrie ne doit pas être mis en doute. Elle deviendra cette figure emblématique cent fois reproduite dans la « légende rouge » forgée par les interprètes des rescapés de la Commune[4]. Cent ans plus tard, à lire la quatrième de couverture des souvenirs publiés aux éditions Maspero en 1976, l’objectif est atteint, Victorine B. appartient désormais à La mémoire du peuple : « Victorine B. (de son vrai nom Victorine Brocher) : une femme du peuple, une Parisienne. Elle a connu, elle a intensément vécu deux révolutions : celle de 1848 et celle de 1871. Elle était encore enfant lors de la première. Sous l’Empire, elle a, avec son mari, participé, dans un milieu très populaire, aux activités des internationalistes. Elle a vécu la Commune comme l’explosion de la colère du peuple contre toutes les trahisons de la bourgeoisie »[5].

Les récits biographiques contribuent à renouveler cette mémoire d’une « fille de cordonnier », dont la vie ne se distingue plus des groupes et organisations populaires. Son existence se déroule tout entière dans ce passé révolutionnaire revisité par tous ceux qui souhaitent donner une légitimité historique aux groupes sociaux dont ils portent les voix. Il s’agit de donner à comprendre une histoire édifiante où les individus sont au service d’une noble cause. Rejetés du passé par une bourgeoisie conquérante, laquelle s’est arrogée le droit d’écrire l’histoire universelle, les « héritiers » pensent ainsi rétablir une vérité occultée. Le destin de Victorine B. est alors fixé. Il appartiendra à l’histoire des vaincus, dont elle ne représente qu’un maillon d’une chaîne, ramené à la vie par le présent politique. L’histoire des marges lui prêta longtemps son concours. Les dictionnaires l’attestent, la vie de Victorine B. est exemplaire.

Née en 1838 ( ?), morte en 1921 à Paris, Fille du cordonnier, Pierre Malenfant – lequel participa à toutes les luttes républicaines contre la royauté et l’Empire et dut finalement s’exiler–, elle partage très jeune les idées et le combat de ce père qu’elle admire. Elle milite pour les coopératives ouvrières, fut liée à Frankel, Assi, Varlin, et durant le siège, servit comme ambulancière. Pendant la Commune, elle reprend du service dans les ambulances et passe toute la semaine sanglante sur les barricades. Elle échappe au massacre et s’exile en Suisse. Ses Souvenirs d’une morte vivante sont un témoignage précieux, parce que rare. Il s’agit d’une pensée en actes d’une ouvrière qui se déploie, de la Révolution de 1848 à la fin de la Commune. Mieux encore, par son style simple et direct, l’auteur fait œuvre littéraire lorsqu’elle fait entrer le monde des sans voix dans l’histoire de ceux qui traditionnellement ne l’écrivent pas. Reste que les mises à l’écart de l’histoire des dominés perdurent et malgré les résurgences des « mémoires populaires », l’histoire ne retient de ces temps singuliers que les échecs. Ainsi, l’impossibilité de devenir sujet d’une histoire, propre aux insurgés, demeure.

Cependant, son témoignage, entré dans la légende, est devenu source directe pour l’historien(e) d’un mouvement ouvrier qui longtemps a fait école ; Édith Thomas l’utilise abondamment, sans jamais faire le rapprochement avec une certaine      « Victorine Brochon » dont elle a découvert la trace. Dans Mémoires de femmes, mémoire du peuple[6], les éditeurs ont sélectionné sa très brève expérience dans une coopérative ouvrière, pour l’évidence du lien à l’Internationale. Victorine Brocher, malgré ou à cause de ses Souvenirs, n’a d’autres existence sociale que celle donnée par la communauté politique des organisations en lutte contre la bourgeoisie de l’époque. Sa propre pensée n’a de vérité que dans la pensée de l’autre, plus grand qu’elle, celle de Gambetta ou de Victor Hugo, notamment.  À cette pensée du dehors s’entremêle la mémoire d’un temps où l’horizon des possibles était à portée de main. 1793, en particulier, temps des promesses inaccomplies ne peut être oublié. La sensibilité de la jeune fille, mise à l’épreuve dès l’enfance – au point de devenir muette après la répression de juin 1848 – lui commande à défendre l’honneur du pauvre quoi qu’il fasse, bien qu’ « en réalité, avoue-t-elle, je n’avais jamais été parmi les masses, ni comme famille, ni comme travailleuse : je n’ai jamais mis les pieds dans une usine, ni même dans un atelier » (p.111). Elle est ouvrière lettrée et travaillait « pour des maisons de luxe »[7] pendant le Second Empire. Lui insupporte, par dessus tout, l’ignorance qui seule « fait la force des classes dirigeantes » (p.116). « De l’instruction, encore de l’instruction, l’ignorance est notre plus grande ennemie. Lorsque le peuple sera instruit à l’égal des classes dites supérieures, l’équilibre intellectuel est social s’établira »[8] (p.115-116)

Dès les premières pages une question se pose : qui est Victorine В. ? Celle qui s’exprime et se raconte n’a pas de nom propre. Aussi le lecteur pourrait-il douter de cette autobiographie, ou plutôt s’interroger sur la réalité de l’existence de son auteur[9]. Qui était-elle au temps de la Commune ? Difficile de répondre à ces questions. À 71 ans, Victorine B. a sans doute besoin de « survivre à son passé »[10], j’ajouterai, à son identité passée. Victorine est son prénom, il lui appartient en propre et, comme la plupart des femmes, elle a dû changer de nom, pas toujours de sa propre volonté. Au temps de la Commune, elle porte celui d’un mari qu’elle n’a pas choisi vraiment. « On m’a mariée à Orléans le 13 mai 1861 ; mon mari sortait de la Garde impériale, il avait fait les campagnes de Crimée et d’Italie » [Souvenirs…, p. 61]. Aussi dévoué soit l’époux, aussi respectueux des convictions de Victorine, ce mari-là n’appartient pas à la tradition républicaine. Entre ses propres souvenirs et la mémoire du peuple, entre sa volonté d’être parmi « les gens de peu », tout en s’en détachant, par respect aussi du monde ouvrier, le choix de Victorine B. est étroit. À la fois libre et assujettie à certaines servitudes familiales et sociales, face à un ennemi aux multiples visages dont la puissance destructrice risque de tout emporter, l’appartenance au camp des opprimés l’emporte.

Dans ces Souvenirs repensés, Victorine B. est un sujet pluriel. Elle vit l’événement, l’analyse, mais aussi le repense, pour elle-même, tout en étant une observatrice critique et un témoin précieux ; un sujet d’une histoire dont le récit a été transmis par d’autres, plus connus : ceux dont la parole a pris un accent de vérité difficilement contournable.

S’inscrire dans l’histoire

Fille du peuple, elle a reçu en héritage la défense de la République. Son père lui a confié cette mission lors de son exil forcé par le coup d’État de Napoléon : « Et toi, chérie, souviens-toi toute ta vie que c’est la faute de cette canaille de Napoléon si tu n’as plus de père. » Elle s’en souviendra. À la manière de George Sand qui commence l’Histoire de ma vie par la publication des lettres de son père, adressées à sa propre mère, en 1794[11], Victorine écrit son histoire, dans l’histoire, la grande, celle du peuple insurgé. De 1848, elle ravive les souvenirs glorieux de la République : La Marseillaise, la fraternisation, les femmes de la Halle, Blanqui, Barbès, sont placés à l’avant-scène d’une lutte [pp. 15-20] ternie, écrit-elle, par les événements de juin, au cours desquels les ouvriers furent manipulés, selon ses dires, par quelques mots d’ordre obscurs lancés par les partisans de « Louis Bonaparte ». Idée tenace, initiée par les libéraux, reprise par les républicains qui ne veulent lire, dans le passé de la République, que le triomphe de la liberté ; la misère, l’assujettissement du peuple sont d’un autre temps, celui de l’Ancien Régime, et les révoltes populaires ne sont qu’accident ou manipulation[12]. C’est pourquoi peu de républicains parviennent à comprendre la singularité de la révolte populaire de juin 1848. En ce sens, Victorine B ne se distingue guère de l’opinion courante. « Pauvre peuple, sachant à peine lire, ne connaissant de l’histoire que la légende, comme toujours son ignorance fit sa perte » ; inconscient, celui-ci se serait engagé « dans les luttes sanglantes et fratricides » [p. 28]. Tel est le point de vue de la fille de l’opposant à l’Empire, dont l’éducation fut confiée à une famille républicaine.

Vingt deux ans plus tard, l’adulte qu’elle est devenue, se réjouit, évidemment de la défaite de Sedan ; elle revoit la foule acclamant Gambetta. « La proclamation de la République, ce rêve cher à mon enfance allait donc enfin se réaliser, j’étais si heureuse. » C’est alors qu’elle invoqua les souvenirs de 1793, comme si la mémoire faisait revivre ce moment d’espoir populaire. « Les républicains ont vaincu l’étranger, nous ferons de même » pensa-t-elle [pp. 100 et 104]. Immédiatement, elle veut « exercer son dévouement ». Admise à la 7e compagnie du 17e de la Garde nationale, elle a confiance en l’efficacité du plan Trochu comme la plupart de ses compagnons, elle croit en « l’harmonie du sentiment national » ; et     « les divergences d’opinions » devront s’effacer « devant le danger imminent » [p. 115]. L’espérance triomphe sur le   doute ; elle a foi en une « République plus équitable, plus humaine ». Elle adhère à la Commune avec « les Parisiens » voulant « sauver l’honneur de la France outragée » [p. 161]. Cet engagement prolonge son passé internationaliste ; elle en souligne les liens en ravivant ses souvenirs de 1867. Dans cette perspective d’assimilation à la cause républicaine, elle va jusqu’à mentionner une adhésion de Jules Simon à l’Internationale. Elle est fière de rappeler sa participation au groupe social au sein duquel elle côtoie Delescluze, Vermorel et Dombrowski, lui-même, héros de 1871. Sans être un membre très actif de la section, elle participe cependant à la courte expérience d’une épicerie coopérative. « Malheureusement, l’organisation dura peu ; l’hiver de 1867 fut rigoureux, la misère si grande qu’il était impossible de refuser le crédit pour les denrées de première nécessité » [p. 72]. Malgré sa grande estime pour l’Internationale et l’adhésion à son programme, elle se sent différente de ces « travailleurs de l’esprit » dont l’influence sur le peuple fut, à l’en croire, surestimée : L’Internationale n’a pas eu toute la portée qu’on lui a prêtée sur les événements de 1870 et 1871. Cette association n’a pas eu d’influence sur la proclamation de la Commune. Ce que le peuple voulait de ses élus, c’était qu’ils fissent respecter ses franchises municipales. Et les rêveurs voulaient une fédération, comme en Suisse. Ce n’était pas un crime. [p. 69]

Elle le regrette, car elle aussi appartient à ce monde de rêveurs qui seuls sont capables de se sacrifier à une noble cause.

C’est ainsi que Victorine B. s’empare de l’événement en s’identifiant à la cause « commune », comme l’ont fait près d’un siècle plus tard, les résistantes pendant la deuxième guerre mondiale, en oubliant leur propre cause, celle des femmes ; une « bête question » avait dit Louise Michel. La reconnaissance de l’Internationale, le sentiment de porter en soi le devenir du peuple la hisse au rang de l’élite ouvrière. Elle a entretenu, pendant l’Empire, « le feu sacré » [p. 63] de la République[13] ; aussi est-elle en position de comprendre l’événement fondateur de la  3e République dont la Commune n’est que la médiatrice. Elle va se placer en observatrice privilégiée, au-dessus des masses dont elle fustige les retournements spectaculaires ; le caractère versatile de ce peuple enfant l’insupporte. C’est pourquoi, elle s’en distingue.

Certes, elle doit travailler pour vivre, mais sa foi politique transcende le quotidien et domine ses souvenirs ; les années ont passé, la piqueuse en bottines du temps de la Commune[14] importe moins que la militante. Le besoin d’être vue différente semble une nécessité pour celle dont la vie doit être exemplaire. Depuis la Commune, les discours sur la classe ouvrière se sont multipliés ; la prostitution, l’alcoolisme ont été dénoncés ; la classe dangereuse est devenue une menace pour l’ordre social et Emile Zola avec Germinal contribua à construire une représentation du prolétaire quelque peu repoussante. Dans son propre camp, l’idée se répercute ; le peuple ainsi représenté n’est plus perçu comme un exemple, plutôt comme une gêne, voire une tache, au regard de ceux qui veulent restituer un honneur que l’on dit perdu. Le passé de Victorine B. appartient aux heures glorieuses de la classe ouvrière, elle ne peut s’identifier à cette masse misérable, trop misérable pour choisir de se sacrifier :

Résultat : la misère noire, le suicide ou la prostitution, ce qui est pire encore. Les mots honneur, vertu, foi sonnent mal aux oreilles de ces déshéritées ; pour elles se sont des phrases creuses et vides de sens. L’enfer de Dante n’est pas plus épouvantable que leur existence. La vie parisienne est terrible aux pauvres n’ayant qu’un maigre salaire. Un écrivain a dit : « Paris est le paradis des femmes, et l’enfer des chevaux. » Moi je dis : « Paris est le paradis des demi-mondaines et des chevaux de luxe, l’enfer des honnêtes travailleuses et des chevaux de fiacre. Tous les deux entrevoient la mort comme une heureuse délivrance, voilà leur idéal ! » [p. 62]

Témoigner

En même temps, Victorine B. se sent solidaire de ce peuple dont elle décrit volontiers le sacrifice. Issue de ses rangs, elle le comprend, tandis que les hommes politiques, aimés de lui, s’en sont servi « comme d’un marche-pied pour monter au pouvoir » [p. 99][14]. Elle choisit la République par un sens inné du devoir : il s’agit de la défendre tant elle fut incomprise par les Versaillais de Thiers. Son dévouement l’aide à surmonter les difficultés quotidiennes : « Notre vie était difficile, cependant je pensais que j’étais encore une favorisée du sort, je voyais tant de souffrance autour de moi, tant de pauvres enfants, à demi-vêtus, sans chaussures sur la terre humide et froide, allant au bois où l’on commençait à saper nos beaux arbres séculaires […]. C’était affreux, nous étions près de l’hiver, le bois vert ne pouvait s’enflammer, il y avait dans la chambre une fumée atroce qui aveuglait, la respiration était haletante ; lorsqu’il fallait cuire à manger, c’était épouvantable…» [p. 108]

Pendant le siège, vivre est un enfer, mais une nécessité ; le souvenir est là toujours présent. L’odeur du bois vert, les rigueurs de l’hiver l’habitent encore. Dans ce récit la souffrance quotidienne tient une place beaucoup plus importante que dans les Mémoires de Gustave Lefrançais, par exemple. Elle survit avec sa mère et ses enfants. Et pourtant, elle parle des petits « privilèges » dont elle a bénéficié. Le 25 décembre, elle reçoit, d’une bonne âme, un chat ; le 1er janvier, ce sont des pommes de terre qui font la joie des enfants : cadeaux somptueux quand la plupart des Parisiens se nourrissaient d’un pain sorte « d’amas de détritus […], horrible mixture avec des brindilles de paille, de papier bleu à chandelle » [p. 109]. Dans ces moments terribles, elle pouvait résister au découragement car elle « sentait dans sa poitrine la grande âme de sa patrie » [p. 115].

Il est plus facile de décrire la misère des autres que sa propre misère : elle l’évoque à la manière de Victor Hugo[15] dont elle était une grande lectrice. Orgueil ? Pudeur ? Tout simplement difficulté de dire une vie de pauvre qui devient très vite une pauvre vie, non exemplaire, sauf à légitimer un combat ou restaurer l’honneur des plus démunis. Mais sa colère éclate contre les vainqueurs ; là, elle se libère, quitte à emprunter telle ou telle expression à l’écrivain connu : « Pendant que vous, Messieurs, vous devisiez chez Bréban et autres, lui, Jacques Bonhomme allait aux remparts, souvent l’estomac creux […]. Pendant que lui, chair à canon gardant les remparts, rêvait au clair de lune la prochaine délivrance, le Paris riche, en vidant son verre de champagne, pensait : Jacques Bonhomme est un ivrogne, un paresseux, il est très content d’avoir l’occasion de se faire tuer, il aime mieux cela que de travailler.» [p. 110]

Témoin encore du sort des femmes : « anxieuses, sans espérance » qui « attendent dans le froid » [p. 132]. Elle n’appartient pas à cette catégorie d’assujetties dont déjà sous le Second Empire, elle avait mesuré la détresse : « J’ai vu des pauvres femmes travaillant douze et quatorze heures par jour pour un salaire dérisoire, ayant vieux parents et enfants qu’elles étaient obligées de délaisser, s’enfermer de longues heures dans des ateliers malsains où ni l’air, ni la lumière, ni le soleil ne pénètrent jamais, car ils sont éclairés au gaz ; dans des fabriques où elles sont entassées par troupeaux, pour gagner la modique somme de 2 fr. par jour… » [p. 61]

Le mari qui s’attarde trop souvent au cabaret, « maltraite la pauvrette » qui ne « peut préserver des coups ses enfants » [p. 62]. Sur les femmes au travail, Victorine B. reproduit le point de vue de ses contemporains, devenu représentation collective à force d’être répétée. On pense à L’Ouvrière de Jules Simon[16], maintes fois rééditée. L’auteur se sent étrangère à ce monde et se défend d’être cette ouvrière malmenée par les moralistes, c’est pour elle une question d’honneur. Pourtant, le sort ne l’a pas épargnée ; ses deux enfants sont morts, le second pendant la Commune. Sa propre misère n’est dévoilée que par d’infimes détails ; elle protège Rouchy, son époux du mieux qu’elle peut, et pourtant son intempérance réapparaît dans les moments difficiles, lorsque l’enfant malade réclame ses soins, mais elle ne se plaint pas. Toute à son devoir, elle supporte les écarts de son mari, malgré la désapprobation de son père. Elle l’excuse, car sa responsabilité n’est pas engagée : « Mon mari, ancien soldat, quoique bon, avait contracté au régiment des habitudes désastreuses pour sa santé et pour notre bonheur […], par malheur, [il] était le fils d’un alcoolique ; quoique fort bel homme, il avait les nerfs affaiblis, il était parfois atteint de delirium tremens, […] il fallait ne compter que sur moi-même […], malgré sa bonne volonté, il ne pouvait accomplir sa tâche sans que je l’aidasse.» [p. 65]

Elle témoigne aussi de la bonne conduite des fédérés. Parmi eux, jamais, elle n’a vu un homme ivre. Toujours ses compagnons d’armes n’ont eu que gestes respectueux à son égard. L’honneur du peuple est en jeu. Insuffisamment éclairé, il est cependant valeureux, courageux, honnête quand la liberté de la France est menacée. Avec lui, elle se sacrifie en même temps qu’elle partage sa gloire ; une gloire discrète, réservée aux véritables hommes du peuple : « Tous furent courageux, le combat dura assez longtemps, nous allions à la mort avec conviction profonde du devoir accompli. Oh, comme on est fort quand on a la foi, la conviction, la conscience heureuse et la gaieté au cœur. Nous vengions notre chère France, outragée et vendue, nous donnions notre sang, notre vie pour la liberté ; à chaque étape sanglante, nous criions : “ Vive la République ! ” Nous n’ignorions pas qu’on voulait écraser Paris pour tuer la République.» [p. 167]

Là encore, Victorine B. héroïse, d’une certain point vue, le peuple combattant. Entre un peuple miné par l’alcoolisme et un peuple prompt au sacrifice, la réalité complexe est difficilement saisissable. Par ce récit, Victorine B. participe au renforcement d’un mythe à propos duquel les grands écrivains ont décrit les élans de générosité ; comme les moralistes avaient réussi à imposer leur opinion sur le travail des femmes, le mouvement ouvrier organisé, auquel appartient Victorine В., dresse un contre-portrait du peuple combattant et construit ainsi cette « légende rouge » dont parle Jacques Rougerie.

La volonté d’être

L’engagement de Victorine B. va de soi ; son père, ses éducateurs, son entourage, ses amis de l’Internationale, tous ont guidé ses pas vers la République. Mais seule, elle s’engage, son mari l’accompagne dans les manifestations, elle est le guide du couple, elle est la mémoire du peuple. Elle est une de ces ouvrières lettrées qui ont fait les belles heures du premier XIXe siècle. Elle comprend et agit au quotidien en dépassant les difficultés contingentes. Sans la moindre hésitation, elle soutient la Commune avec ses références politiques et ses grandes figures idéologiques : Delescluze, y compris Victor  Hugo[17], et bien d’autres encore, véritables héros du mouvement ouvrier. Aucune femme n’appartient à son monde. Elle ignore le mouvement d’Elisabeth Dimitrieff, elle ne parle pas des clubs de femmes, c’est à peine si ses compagnes sont présentes dans son récit. Elle rencontre Louise Michel par hasard, après l’échec des fédérés au fort d’Issy. « Je ne la connaissais pas. Je ne connaissais pas davantage le mouvement féminin, je n’avais jamais mis les pieds dans une réunion publique » [p. 190]. Elle refuse de la suivre comme celle-ci l’y invite ; l’heure est grave, elle ne peut abandonner ses compagnons d’armes. Combattante, enrôlée comme cantinière puis ambulancière, elle est avant tout combattante parmi d’autres « Elles suivaient l’appel qu’on avait publié dans les journaux, pansaient les blessés mais aussi reprenaient les fusils des morts •…… il en fut ainsi de plusieurs cantinières, Marie Schmid, Mme Lachaise, Victorine Rouchy, tant d’autres dont on remplirait un volume »[18]

Elle reste dans l’histoire ”mémorielle” « Victorine Rouchy, des turcos de la Commune, félicitée par ses camarades pour le courage qu’elle a montré en suivant le bataillon au feu et l’humanité qu’elle a eue pour les blessés dans les journées des 29 et 30 avril[19] ».

Lorsqu’elle rend compte des combats, lorsqu’elle se souvient des grêles de balles que ses compagnons n’ont pas tous évitées, elle fusionne avec le groupe des communards dont le courage est constamment renouvelé par le sentiment du devoir accompli. Dans cette partie du récit, le « nous » s’impose, sa solitude a pris fin en ce lieu où vie et mort se côtoient. Dans les tranchées, auprès des blessés, le fusil à la main, là seulement, elle éprouve un sentiment d’appartenance à une communauté. Le récit se resserre autour du groupe ; le 7 avril, elle perd connaissance du côté de Neuilly ; à peine un léger repos, et le soin des blessés reprend ses droits ; de nouveau la canonnade, les morts l’entourent. Enfin la retraite, le retour sur Paris : « Lorsque nous quittâmes les tranchées, il faisait nuit […], lorsque nous fûmes engagés dans cette passerelle, elle cassa, et un grand nombre parmi nous (et moi parmi eux) tombèrent dans le fossé ; plusieurs furent blessés légèrement […] personne ne fut gravement atteint, moi j’eus le bonheur de tomber un des derniers, je ne me fis aucun mal. C’est ainsi que nous rentrâmes à Paris.» [pp. 168 et 169]

L’identification au soldat est totale, elle oublie qu’elle appartient à un genre sans aucun droit politique et exclu de l’espace public commun. Guère présente dans les annales de la Commune, la combattante s’est muée en combattant. « En arrivant à la caserne, on nous présenta les armes. Nous comptions 72 morts, le vide était grand » [p. 183], mais la cause était juste et les survivants « narguaient la mort qui n’avait pas voulu d’eux » [p. 169].

Le 21 mai, c’est l’entrée des Versaillais à Paris, elle l’ignore, toute occupée à ses morts : « Le 20 et 21 mai 1871, tous […] avaient été déposés au parvis de Notre- Dame […] ; à la sortie du parvis, chaque corbillard était orné de drapeaux rouges, un drap rouge couvrait le cercueil. Le drapeau des défenseurs de la République suivait le cortège, il y avait des morts de plusieurs sections ; celles-ci avaient aussi leurs drapeaux.» [p. 186]

Sur le parcours du défilé, de Charonne au Père-Lachaise, à toutes les fenêtres, ne se montrent que des figures sympathiques, quelques-unes jettent des pièces, certaines en or, soigneusement enveloppées dans du papier. Pas un cri d’hostilité n’accompagne le cortège. Victorine B. est toute à sa fonction, elle ne peut quitter ses compagnons de lutte : ensemble ils ont été, ensemble ils mourront. Elle ne se sépare du petit groupe que sur l’insistance extrême des derniers survivants. Aussi longtemps qu’elle le peut, elle reste, avec son drapeau, derrière les barricades, dispensant ses soins et ses encouragements aux mourants. Une fois seule, elle erre dans les rues de Paris, cherchant à échapper aux « soldats ivres de Thiers » qui traquent les Communards. De retour dans son quartier, elle apprend l’arrestation de son mari, la disparition de sa mère, en même temps que sa condamnation à mort prononcée le 25 mai, comme incendiaire. Sa vie s’est arrêtée.

Les véritables défenseurs de la Commune sont ses compagnons du fort d’Issy. Ils ont sacrifié leur vie à la République, ils ont démontré par leurs actes l’indéfectible fidélité à leurs idées. Victorine B. ne ménage pas ses critiques à l’endroit du pseudo-gouvernement de défense nationale, mais elle n’est guère plus clémente envers les responsables de la Commune qui tardèrent, d’après son attente, à la proclamer. Amère, elle les juge : ils perdaient leur temps en vains « discours, en paroles inutiles », tandis que l’on se battait au fort d’Issy [p. 166]. En cela, elle partage l’opinion de Delescluze qui, le 9 mai, constatait que les mots ne sont rien pour la population parisienne. Victorine B. projette sur le peuple ses propres espoirs, ses convictions et ses certitudes. De son point de vue, un fossé le sépare de ses dirigeants ; le peuple a combattu, les dirigeants ont perdu. C’est une femme en mission qui rend compte d’une défaite dans laquelle la responsabilité du peuple n’est nullement engagée. Portée par le besoin de rendre justice aux victimes de la cause républicaine, elle est consciente d’accomplir un devoir, mais en l’accomplissant, elle ne se dit qu’à-demi, elle témoigne seulement en restituant au peuple résistant ce qui lui revient, une respectabilité salie par des écrivains respectables.

Toute la vie de Victorine B. semble n’avoir été qu’accomplissement d’un destin fixé du dehors : long tissage de contraintes entremêlé de foi. D’elle, il n’est question qu’en termes de sacrifice. Si l’exaltation affleure tout au long du récit, le bonheur est absent de ses souvenirs, à l’exception des rares instants où elle s’occupait de son enfant. « C’est le seul vrai bonheur que j’ai goûté. Les mères qui se privent de ce bonheur-là ne savent pas que c’est le plus grand de la vie » [p. 67]. Sur elle-même, elle fait silence. Elle s’est construite une identité au cœur de cette élite ouvrière à laquelle appartenait son père. Elle figure ainsi parmi les meilleurs des vaincus. Tous ses actes sont conduits par une seule pensée : la réhabilitation des défenseurs de la République, au service de laquelle le sacrifice va de soi. Ses mémoires, œuvre de légitimation, lui permettent de redevenir la combattante d’un temps occulté et de rendre seconde sa condition d’ouvrière, dont les individus portent les stigmates. Sa vie personnelle ne prend sens que dans la dimension politique du devenir historique de la classe à laquelle elle appartient. Hors de ce cadre, elle ne peut être. Pourtant, elle laisse transparaître une honte de soi qu’elle ne dit pas, qu’elle surmonte, ou plutôt qu’elle suggère en la déplaçant. C’est dans ces « cadres sociaux de la mémoire »[20] que Victorine B. écrit ses souvenirs. C’est ainsi que la narratrice participe à la reconstruction d’un passé qui est peut-être le sien, mais au sein duquel la personne n’est plus qu’une combattante anonyme.

Cette histoire exemplaire s’intègre à la morale politique d’un mouvement ouvrier en pleine ascension, en convergence paradigmatique avec l’idée que l’on se fait du peuple. Mais on ignore encore qui est Victorine B.

Reste l’interrogation ou les difficultés de se dire pauvre hors d’un système de références idéologiques qui, à force d’être répété, devient vérité à laquelle il est difficile d’échapper.

Les mémoires des vaincus sont donc précieuses, mais cet entremêlement de vérités rapportées et d’effacement des sujets à qui les vainqueurs n’ont cessé de dénier le rôle actif qui fut le leur dans le mouvement même de l’histoire, nous oblige à comprendre pourquoi l’autre histoire est impossible à écrire.  Plus lucidement, l’actualité de ces moments discontinus ne cesse de renaître au présent de nos interrogations sur le devenir d’une démocratie qui n’a pas eu lieu mais qui reste plus que jamais à venir. À condition de saisir pleinement l’actualité retrouvée des espoirs passés, ces mémoires peuvent s’insérer dans l’aujourd’hui en attente de réaliser ce que fut le futur antérieur de notre héritage.

Michèle Riot-Sarcey

Notes :

[1] Une première version de ce texte a été publiée sous le titre, « La mémoire des vaincus : l’exemple de Victorine B., Souvenirs d’une morte vivante », dans Ecrire la Commune, témoignages, récits et romans (1871-1931), études critiques recueillies et présentées par Roger Bellet et Philippe Régnier, éditions du Lérot, Tusson, Charente, 1994.

[2] Édouard Vaillant, Journal officiel, 28 janvier 1894, p. 115, cité par Maurice Dommanget, Édouard Vaillant, un grand socialiste, 1840-1915, Table ronde, Paris, 1956, p. 407.

[3] 48/14 La revue du Musée d’Orsay, n° 10, printemps 2000. « De la tricoteuse à la pétroleuse ou les figures répulsives de la « femme publique », Michèle Riot-Sarcey, p.54-61.

[4] « La Commune, objet chaud a longtemps divisé les chercheurs. Elle a eu sa légende noire, celle de la révolte sauvage des « barbares et des bandits » ; celle-ci est passée de mode [ …]. Elle a eu sa légende rouge, aisément explicable, non moins redoutablement déformante », Jacques Rougerie, La Commune de Paris, Puf, Que sais-je ?, 1988, p. 3, réédition, 2014.

[5] Victorine B. Souvenirs d’une morte vivante, 4e de couverture, collection les mémoires du Peuple, dirigée par Louis Constant, Paris 1976.

[6] Anthologie réunie par Louis Constant, François Maspero, Paris 1978.

[7] « Je travaillais pour une maison de luxe, rue de la Grange-Batelière », Souvenirs…, p. 78.

[8] La question de l’instruction, différente, de l’éducation selon la distinction pertinente établie par Condorcet, fut la préoccupation des classes populaires tout au long du XIXe siècle. Pas de liberté sans accès au savoir. Un homme n’est libre qu’en s’appropriant les connaissances critiques selon les penseurs critiques du XIXe siècle, Pierre Leroux en particulier.

[9] L’importance du nom propre est soulignée également par Pierre Bourdieu : « Par cette forme tout à fait singulière de nomination que constitue le nom propre, se trouve instituée une identité sociale constante et durable qui garantit l’identité de l’individu biologique dans tous les champs possibles où il intervient en tant qu’agent, c’est-à-dire dans toutes ses histoires de vie possible » (« L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, juin 1986, p. 70). De même pour Jean-Marie Benoit, pour qui, dans les « facettes de l’identité », le « nom propre est le lieu de l’inscription sociale du groupe sur le sujet » (L’Identité, séminaire dirigé par Claude Lévi-Strauss, PUF, Paris, 1977).

[10] Sophie de Mijolla-Mellor, L’autobiographie, VIes rencontres psychanalytiques d’Aix-en- Provence, Confluents psychanalytiques, Les Belles-Lettres, Paris, 1988.

[11] « Et c’est là leur valeur historique » écrit George Sand, Histoire de ma vie, première édition 1854-55, revue et corrigée en 1876, par George Sand elle-même. Gallimard, 2004, p.113 après avoir affirmé : «Ainsi il est vrai que chacun est le fils de ses œuvres ; mais il est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses ancêtres, patres et matres… »,     p. 61.

[12] « C’est ce mélange de désirs cupides et de théories fausses qui rendit cette insurrection si formidable après l’avoir fait naître », Alexis de Tocqueville, Souvenirs, Gallimard, Paris, 1978, p. 213.

[13] Et pourtant cette histoire aussi est sortie des annales historiques. En effet, selon Philippe Nord, spécialiste de la période, dans ce combat clandestin en faveur de la république pendant le second empire, seules les classes moyennes tirent leur épingle du jeu, la classe ouvrière pas plus que les femmes restent les oubliés de ce combat. « Dès les origines, la République a pratiqué certaines exclusions – contre les femmes et les ouvriers – mais après tout ajoute-t-il, lucide, que pouvait-on attendre d’un régime qui faisait de la virilité une vertu et qui se considérait comme l’instrument d’une nouvelle classe moyenne de professions libérales et d’hommes d’affaires ? » Et pour l’histoire il conclut : « Malgré cela le bilan de la république est loin d’être totalement négatif », The Républican Moment, traduction française, le Moment Républicain. Combats pour la démocratie dans la France du XIXe siècle, Armand Colin, Paris 2013, p. 27

[14] Notons que Jeanne Deroin, en 1848, avait tenu les mêmes propos. « Les révolutions ne sont que des marchepieds pour les hommes aspirant au pouvoir ».

[15] « Le Parisien est au Français, ce que l’Athénien est aux Grecs ; personne ne dort mieux que lui, personne n’est plus franchement frivole et paresseux que lui, mais quand il y a de la gloire au bout, il est admirable de toute espèce de furie. Donnez-lui une pique, il fera le 10 août ; donnez-lui un fusil, vous aurez Austerlitz. Il est le point d’appui de Napoléon et la ressource de Danton. S’agit-il de la patrie, il s’enrôle ; s’agit-il de la liberté, il dépave. » Mais la lutte contre la bourgeoisie, qui n’est pas une classe, selon Hugo, n’est pas la voie historique du peuple car « La bourgeoisie est tout simplement la portion contentée du peuple. » Victor Hugo, Les Misérables, édition présentée par Guy Rosa, Librairie Générale Française, Paris 1985-1998, (conçu avant 1848, le roman a été publié en deux tome en 1862) tome I p. 197 et tome 2 p. 1124.

[16] Jules Simon, L’Ouvrière, Librairie Hachette, Paris 1861.  Le succès est tel qu’une quatrième édition paraît dès 1862.

[17] Qui ne devient Victor Hugo au sens plein du terme qu’en 1849-50, plus encore après le Coup d’Etat, où il acquiert sa stature d’opposant républicain, sans failles. En 1848, il semble étranger au combat et ne comprend pas les engagements ouvriers d’alors (voir Le procès de la liberté).

[18] Louise Michel, La Commune, citée par Edith Thomas, « Les Pétroleuses », Gallimard, Paris, 1963, p. 155.

[19] Journal officiel du 17 mai cité par Édith Thomas, qui semble ignorer que Victorine Rouchy et Victorine В., dont elle utilise abondamment le témoignage, sont une seule et même personne, Les Pétroleuses, Paris, Gallimard, 1963, p. 166).

[20] Titre de l’ouvrage de Maurice Halbwachs, F. Alcan, Paris, 1925. Réédité heureusement, grâce aux bons soins de Richard Figuier, en 1994, éditions Albin-Michel, Préface Gérard Namer.

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