En mémoire de Henri Weber

Henri Weber est décédé le 26 avril 2020, victime du coronavirus.

Figure de Mai 68 et de la Ligue communiste, il fut un des créateurs de la revue Critique communiste. Egalement figure importante du Parti socialiste. Ni son parcours politique ni ses nombreux ouvrages ne sauraient laisser indifférent.
Deux articles en sa mémoire.

Hommage à un ami qui n’était plus un camarade

Henri Weber, déjà très malade et affaibli, est mort le 26 avril 2020 du Covid 19 qu’il avait sans doute contracté quelques semaines auparavant. Je trouve qu’on lui doit bien un hommage amical et d’autant plus sincère qu’il ne gomme ou n’atténue pas ce que la deuxième phase de sa vie politique, celle de sa carrière au sein du Parti socialiste, avait d’antagonique avec l’engagement de ses années dans l’Opposition de gauche à l’Union des Étudiants communistes (organisation étudiante du PCF), dans la création de la JCR et la fondation de la Ligue communiste puis de la LCR.

Henri aura passé à peu près autant d’années dans le mouvement trotskyste que dans la social-démocratie. Cette évolution, à mes yeux regrettable, n’en faisait pour autant un traître ou un renégat. Je crois même qu’il manifestait toujours un peu de regret, sinon de la nostalgie pour cette jeunesse rebelle qu’il a fait briller de mille feux avant et après Mai 68. Mais l’intériorisation longue de la défaite (ou plus précisément de la non victoire des idéaux révolutionnaires dans les années soixante-dix) l’a poussé sur un chemin escarpé – mais dans le sens de la descente cette fois – qui, commençant par l’étude louable des textes classiques de la Deuxième Internationale, lui fit un peu considérer Poulantzas, le théoricien malgré lui de l’eurocommunisme, comme une passerelle vers un retour inattendu à la social-démocratie, parée alors par Henri Weber des vertus de la lucidité et du réalisme politique.

Et cela ne resta pas que littéraire et théorique, faut-il le rappeler : il a fait carrière au sein de l’appareil du PS, dans l’écurie de Laurent Fabius, ancien Premier ministre de Mitterrand et président de l’Assemblée nationale. Et ce courant, à l’honorable exception de la prise de position de Fabius contre le projet de Constitution européenne au référendum de 2005, ne se situait guère à l’aile gauche du PS.

C’est bien Henri Weber qui écrivit dans Le Monde : « l’économie de marché est un horizon indépassable pour un social-démocrate » (20 août 2002) ; « il faut mettre la force créatrice des entreprises au service du développement politique, économique et culturel » (12 février 2004). L’un de ses derniers ouvrages avant de quitter le Parlement européen vantait les réalisations de la social-démocratie à l’échelle européenne, laquelle avait un peu « transformé le monde », prétendait-il.

Pour une intelligence vive et aiguë comme la sienne, cela surprend et décontenance. Presque un choc pour ses anciens camarades. Car qu’on ne croie plus aux potentialités d’une révolution pour lui substituer les vertus de la réforme… c’est finalement et malheureusement banal. Mais parer le capitalisme tardif de potentialités novatrices et dynamiques, c’était un peu fort pour quelqu’un qui voyait toujours dans le marxisme une méthode d’analyse sans pareille.

Il est aussi toujours étonnant de voir la fascination de « la réussite » sur des gens qui poussent la grande porte de la société capitaliste sur le tard. Le cirque de son mariage avec Fabienne Servan-Schreiber, le 15 septembre 2007 au Cirque d’hiver justement, avec le gratin de la politique de gauche, mais aussi de droite ou de ralliés au Sarkozy de l’Elysée, avec sa cohorte de banquiers et d’hommes d’affaires bien avec tous les régimes fut en effet assez écœurant. Peut-être pas pour les 800 invités d’alors mais pour ses anciens camarades figurant sur la photo du centenaire de la Commune au cimetière du Père-Lachaise en mai 1971, on avait le cœur au bord des lèvres.

Mais cet attrait pour le brillant des étoiles voisinait avec une rigueur et une honnêteté personnelles, incarnées dans une fidélité émouvante et solide en amitié. Je l’ai vu sincèrement triste à toutes les obsèques d’anciens militants de la Ligue, en particulier celles de Daniel Bensaïd en 2010, puis de Sophie Bensaïd en 2018. Peu de gens savent qu’il a toujours soutenu son ancienne femme (Pascale dans la LCR) depuis leur divorce et qu’il a accompagné Daniel Bensaïd, perclus du sida, à son travail à l’université de Saint-Denis, en venant le chercher chaque fois qu’il avait cours.

Henri n’était certainement plus un camarade, même pas par un lointain cousinage. Mais pour beaucoup d’entre nous, dont moi, il restera un ami fidèle et précieux.

Charles Michaloux

 

En mémoire de Henri Weber

Henri Weber, en ce printemps d’épidémie, nous a faussé compagnie.

Les hommages qui lui ont été rendus, de divers bords, sont apparus non dénués d’une certaine gêne. Sans doute du fait de la dualité du personnage, à la fois figure historique du mouvement trotskiste – fondateur et un des principaux animateurs de la JCR puis de la Ligue communiste -, et dignitaire du Parti socialiste – maire adjoint, sénateur, député européen, secrétaire national. A la fois un des créateurs de la revue Critique communiste et aussi auteur d’une étude approfondie du patronat français et proche conseiller de Laurent Fabius.

Il est clair que selon qu’on soit d’un de ces bords ou de l’autre, les jugements s’inscriront dans des registres différents, et non sans arrières pensées.

Reste ce qui fait l’unité de Henri Weber. Celle d’une personnalité brillante et attachante, avec un humour scintillant venant toujours contrebalancer un narcissisme assumé, et d’une pensée en mouvement, acérée, qui tout long des décennies a animé une écriture prolixe et talentueuse. Un travail acharné à justifier un parcours politique, déroutant à bien des égards, mais exempt de reniements, les ruptures étant assumées et expliquées, donc sans déchirures dans la fidélité aux engagements politiques profonds et aux amitiés.

D’où, sans doute, ce jalon régulièrement posé (tous les dix ans) des retours à Mai 68, cet événement toujours incandescent, jusqu’à cet ouvrage autobiographique en 2018 (un demi siècle près!), Rebelle jeunesse.
Cette fidélité-là  vaut-elle nostalgie de sa jeunesse ? Sans doute, et pour quoi non ? Alain Krivine, avec sa tranquille assurance, a récusé la mise en garde de l’erreur de jeunesse qui voulait que « ça lui passera avec l’âge », et Daniel Bensaïd a brillamment revendiqué le droit à l’impatience qui dure longtemps… Troisième de ce trio de Mai 68, Henri Weber a emprunté une autre voie, celle de l’incessant retour pour en séparer la part d’illusion de l’engagement politique durable.

Il a flirté avec l’exercice du pouvoir, en tant que dirigeant de la Ligue, lorsqu’on pouvait croire qu’on « répétait », avant une nouvelle entrée en scène de la révolution prolétarienne. Et, conseiller de Laurent Fabius, il fut familier d’un possible scénario de la succession de Mitterrand, lequel fut empêché par la candidature de Jospin en 2002, puis celle de Ségolène Royal en 2007, au terme d’une primaire animée.

Du coup, l’essentiel de son travail et de son énergie fut celui de l’intellectuel engagé, du chercheur et du théoricien. C’était s’inscrire dans la continuité d’une pensée critique de l’ordre existant, via les ruptures et bifurcations d’une parcours politique et militant bien spécifique.

Ce qui peut-être explique cet incessant retour sur Mai 68, la multiplication des ouvrages sur ce sujet, qui garde sa part d’énigme et que rien de définitif ne peut en être dit.

Et aussi les théorisations permettant de rendre compte de l’abandon du trotskisme et le ralliement à la social-démocratie. Si la prise de distance se fit sans heurts ni polémiques, presque en toute discrétion, elle ouvrit à une entreprise ambitieuse et de longue portée pour comprendre avec quels héritages du mouvement ouvrier il fallait renouer, et ce qui devrait en être régénéré. D’un côté, la référence communiste, le modèle d’Octobre 17, de l’autre les traditions se revendiquant d’un socialisme démocratique, les analyses de Kautsky, la richesse de l’austro-marxisme, qu’allaient réactiver les débats liés à l’eurocommunisme. C’était renoncer à la voie révolutionnaire qui rencontra un si fort écho pour la génération de Mai 68, et explorer celle de « la réforme ». Donc abandonner la Ligue et rejoindre le Parti socialiste. Quitte à choquer les camarades du combat de la veille et à inquiéter ceux des conflits du lendemain.

Le travail de Henri Weber a-t-il été pris suffisamment en compte au long de cette période ? Sans doute pas, éclipsé qu’il fut par trop d’urgences militantes d’un autre ordre. Et, peut-être surtout, parce qu’il est apparu comme accompagnant  un itinéraire individuel, et non une réflexion portée par des courants et collectifs politiques, ceux qui composent cette réalité complexe qu’on nommait le mouvement ouvrier. Plus précisément, d’une part le courant trotskiste, celui de la JCR en sa jeunesse, puis la Ligue en sa relation compliquée (historiquement et politiquement, aux échelles nationale et internationale) à la IVème Internationale. Et, de l’autre, la IIème Internationale, la social-démocratie et ses rapports aux autre courants (en particulier communistes, en leur diversité), ses évolutions, les pesanteurs de ses pratiques du pouvoir et ses trajectoires soumises à l’attraction du capitalisme néolibéral.

De part et d’autre les évolutions dans la durée ont progressivement fait apparaître que la voie de la révolution était plus longue que prévu, encombrée d’obstacles, dont certains infranchissables, obligeant à oublier la continuité rêvée entre le passé et l’avenir, minée de doutes qui rendaient perméable aux séductions d’un électoralisme précédemment honni. De cela Henri Weber a su se faire un critique sévère et lucide.

Il disposait du savoir permettant de rendre compte de cette autre aporie de la possible réforme de l’ordre existant que réaliserait une social-démocratie rénovée, dont pourtant on connaissait de longue date une intégration au capitalisme qui n’a fait que s’aggraver, jusqu’au point où il se trouve aujourd’hui.

Y avait-il là la possibilité de ce qu’on appelle dans le domaine économique une               « déconstruction créatrice » ? On aimerait le croire, pour regretter que cela n’eut pas lieu. Certainement qu’il y aurait fallu davantage que les expériences accumulées, avec les limites (nationales, générationnelles…) des cadres politiques et organisationnels existants, pour travailler dans un espace historique et international permettant de comprendre les nécessaires continuités sans s’y enfermer et pour inventer les réponses exigées.
Il semble que Henri Weber était armé pour affronter ces questions. Ce pourquoi on attendait avec quelque impatience le second volume de ses mémoires annoncé comme consacré à la « période socialiste » de sa vie politique.

Sa brutale disparition nous prive hélas définitivement de cet ouvrage.

Francis Sitel

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