Philippe Descola Quelle défense face à la marchandisation des savoirs ? Un extrait du livre La composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier (Flammarion, Champs essais, avril 2017)

Un extrait du livre de Philippe Descola La composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier. (Flammarion,  Champs essais, avril 2017)

Pierre Charbonnier : Il y a actuellement une très vive interrogation au sujet de l’attribution ou non de droits de propriété aux savoirs écologiques des populations indigènes. Pour se protéger contre la prospection sauvage menée par certains grands groupes industriels, et contre la biopiraterie, certaines communautés réclament en effet la reconnaissance de droits exclusifs à bénéficier des savoirs écologiques traditionnels. Quelle est votre position concernant cet enjeu ?

Philippe Descola : La première chose à dire est que parmi les populations autochtones elles-mêmes, il y a des débats extrêmement vifs à ce propos. Certaines d’entre elles réclament en effet qu’une partie de leurs savoirs traditionnels sur les plantes et leurs usages soit patrimonialisée et protégée. Cela signifie faire l’inventaire de ces savoirs et des substances biologiques sur lesquelles ils portent et attribuer des droits exclusifs sur eux aux populations sous la forme de brevets. La défense de cette position est tout à fait compréhensible, car après une longue période où le travail des indigènes, leurs territoires et leurs ressources ont été accaparés et exploités sans leur consentement, les populations locales voient dans ces dispositifs un moyen de se réapproprier leur bien. On sait que l’Amazonie est une zone de biodiversité extraordinaire, et donc de richesses potentielles pour les compagnies pharmaceutiques et pour les biotechnologies, qui contraste énormément avec la vulnérabilité des sociétés qui la peuplent.
Le comportement prédateur de compagnies de bioprospection nord-américaines comme Shäman Pharmaceuticals ou International Plant Medicine Corporation, notamment en Amazonie équatorienne, a été tel qu’un travail d’ethnobotanique et d’ethnoécologie comme celui que j’ai mené dans les années 1970 serait à présent impossible. En effet, ces petites structures, mais aussi de grands groupes pharmaceutiques et cosmétiques financent des bourses de doctorat pour des étudiants en ethnobotanique, qui viennent inventorier les espèces végétales, et parfois animales, utilisées par les populations locales, leurs guérisseurs et leurs chamanes. Suite à ce premier triage qui permet de déterminer quelles sont les espèces créditées localement d’un pouvoir thérapeutique, les spécimens sont anaIysés en laboratoire afin d’identifier leurs propriétés chimiques et biologiques, et dans le but de vérifier leur efficacité, et donc leur valeur économique potentielle. Les Indiens ont donc cultivé une méfiance légitime à l’égard des Blancs qui viennent les interroger sur la forêt et sur leurs connaissances biologiques. À cela se sont ajoutées des maladresses répétées de la part des agences de certification, notamment aux États-Unis. Il y a une trentaine d’années, le US Patent and Trademark Office de Californie a par exemple accordé un brevet exclusif au directeur d’une petite compagnie de bioprospection sur une variété tout à fait commune d’ayahuasca, une liane utilisée dans une préparation hallucinogène. Ce breuvage est d’usage courant dans toute l’Amazonie occidentale parmi de nombreux groupes ethniques et c’est une pièce centrale des pratiques chamaniques. C’est à peu près comme si un quidam venait prélever une variété de cépage traditionnel dans une vigne et se faisait attribuer par un brevet le droit exclusif d’en disposer. L’absurdité de la situation était telle que le brevet a fini par être invalidé sous la pression des organisations autochtones, mais des mouvements de ce type-là existent, et l’appropriation des savoirs à des fins mercantiles n’est pas rare.
On comprend donc qu’il y ait une réaction contre ce type de pillage, mais d’autres mouvements autochtones réagissent autrement. Ils refusent en effet de jouer le jeu du droit de propriété occidental en mettant sous licence les savoirs locaux pour contrer l’appropriation extérieure. Selon eux, la résistance à la mercantilisation ne peut pas se faire à l’intérieur d’un système capitaliste, dans les catégories qui sont les siennes. La lutte contre les intérêts économiques étrangers passe pour eux par un refus plus profond de la logique sur laquelle ils reposent. J’ai eu l’occasion d’exprimer ma position sur ces questions il y a quelques années lors d’un débat contradictoire avec ma collègue et amie Manuela Carneiro da Cunha (1). J’éprouve, moi aussi, une très forte réticence à la marchandisation des savoirs, et cela de façon générale – qu’il s’agisse de savoirs portant sur le vivant ou non. Je pense que le savoir doit être accessible à tous et utilisable par tous. Même s’il s’agit peut-être d’une position utopique, il me semble que si l’on reconnaît des catégories de populations comme dépositaires d’un savoir protégé par le droit de propriété, on ouvre la porte à un mercantilisme généralisé : il n’y aura en effet plus aucune différence entre une population et une entreprise capitaliste – qui seront toutes deux des personnes morales au regard du droit. C’est un risque extrêmement grand contre lequel il faut lutter, même si j’ai bien conscience que l’on doit protéger le droit des inventeurs de procédés techniques et industriels. La marchandisation du vivant qui est en cours aujourd’hui n’augure rien de bon, comme on l’a vu récemment avec la tentative de compagnies de biotechnologie qui ont voulu déposer des brevets sur des séquences génétiques humaines impliquées dans l’apparition du cancer du sein. Sans doute l’option que je défends implique-t-elle un risque pour les populations indigènes, qui sont privées de moyens juridiques de défense contre la biopiraterie, mais ouvrir un brèche de ce côté-là me paraît encore plus dangereux.
Par ailleurs il est très difficile d’identifier à qui appartient véritablement un savoir. Prenons le cas hypothétique d’un cultivar de manioc ou de patate douce, soit une variété qui a été sélectionnée au fil du temps, et qui peut présenter certains avantages dans la résistance à la sécheresse, ou à certaines maladies. Cette sélection des propriétés de la plante au cours du temps est le résultat d’un processus empirique informé par des savoir-faire et des connaissances botaniques, et elle n’est pas fondamentalement différente de ce que font les grandes entreprises de l’agroalimentaire, lorsqu’elle créent des organismes génétiquement modifiés. Mais dans le cas d’un cultivar dont on ne peut pas retrouver l’obtenteur, comment attribuer d’éventuels droits de propriété ? Si un ethnobotaniste va en Amazonie et le trouve dans un jardin, alors appartient-il au village, ou même à la maison où il a été trouvé ? Est-ce qu’il appartient à l’ensemble du groupe tribal au sein duquel il a pu circuler, ou plus largement à un ensemble régional au sein duquel les échanges de boutures sont communs, ou même à l’État sur le territoire duquel on l’a découvert ? Tout cela pose des problèmes insolubles, et qui tiennent au fait que pour asseoir de la propriété, il faut pouvoir identifier clairement le sujet propriétaire. Or cela n’est en général pas possible dans des situations de ce genre. En réalité, l’identification des communautés indigènes elles-mêmes est déjà très difficile, et la plupart des tentatives menées par le organisations internationales ont échoué, devant la complexité des échanges et hybridations culturelles qui composent la diversité humaine d’une région comme l’Amazonie. Cette complexité fait qu’il est périlleux de considérer que le savoir peut être approprié par des individus ou par des groupes, tant les compétences techniques et les savoir-faire impliqués sont disséminés à l’intérieur de communautés de pratiques extrêmement larges.
(Pages 335-340)

(1) : Philippe Descola (avec M. Strathern, M. Carneiro da Cunha, C. A. Afonso et P. Harvey), « Exploitable knowledge belongs to the creator of it : a debate », Social Anthropology, 6(1), 1998, p. 109-126.