Jacques Bidet – Une politique à l’usage du peuple

Dans mon dernier livre, « Eux » et « Nous » ? Une alternative au populisme de gauche, je propose une « politique » à l’usage du peuple : une théorie politique. Elle ne cherche pas à définir un programme, mais une pratique politique. En d’autres termes, elle concerne l’autre grand sujet : celui que Kautsky, Lénine et Rosa Luxembourg avaient traité en termes de « parti » à construire, d’organisation, « die Organisationsfrage ». Comme l’a écrit Mario Tronti, il y a des moments où cette « question de l’organisation » devient essentielle. C’est manifestement le cas aujourd’hui quand les formations politiques de la gauche populaire semblent en voie d’écroulement général.

La tendance dominante en « science politique », y compris chez les marxistes, est d’enfermer le débat dans le registre du politique. Je propose, à l’inverse, de partir d’une analyse des rapports de classe au sein de la société moderne et des rapports de nation au sein du Système-monde.

1. L’analyse de la structure moderne de classe

Cette recherche s‘appuie sur l’esquisse de refondation du marxisme que j’ai formulée dans des livres antérieurs. L’idée centrale est que la classe dominante comporte deux pôles. Le pôle du Capital, qui est celui de la propriété sur le marché. Le pôle de la Compétence, celui de la compétence dans l’organisation. Autant de concepts à définir et à justifier.

Marx articulait son analyse de la société moderne autour de ce couple. Mais la question est tellement redoutable qu’il ne l’a traitée qu’en la refoulant. On la voit cependant apparaître de façon troublante dans l’un de ses derniers écrits publics, La Critique du Programme de Gotha. Dans une page célèbre, il formule une sorte de planning pour l’émancipation des rapports de classe. La première tâche historique sera d’exproprier les capitalistes, d’abolir le marché et d’engager une économie fondée sur des plans concertés entre tous : elle sera classiquement désignée comme celle du « socialisme ». Mais il restera encore une seconde tâche, celle du « communisme », infiniment plus difficile, car il s’agira, comme il l’écrit, d’abolir « l’asservissante subordination de la division du travail » qui est celle du « travail manuel » au « travail intellectuel ». En d’autres termes, il restera à abattre le pouvoir-compétence.

Cette idée se trouvait au principe même de son analyse. En Grundrisse déjà, il expose en effet qu’il existe (au-delà de la coopération langagière immédiate, pourrait-on dire) deux médiations, Vermittlungen : deux modes de coordination rationnelle à l’échelle sociale, soit le marché et l’organisation, die Organisation. Mais, de ce couple, il fera un usage historiciste, selon une vision de l’histoire qui conduit d’un marché (capitaliste) à une organisation (socialiste). Or la structure moderne de classe est en réalité fondée sur l’instrumentalisation corrélative de ces deux facteurs de notre raison commune, qui deviennent des facteurs de classe dès lors que s’établissent des privilèges de propriété sur le marché et des privilèges de compétence dans l’organisation.

Cette considération réaliste se trouve occultée dans le Capital, qui en reste à la question du « socialisme », au sens ici donné à ce terme, c’est-à-dire comme abolition du capitalisme. Et elle le restera dans le marxisme ultérieur. On ne peut cependant faire un usage correct de la théorie de Marx que sur cette base : la classe dominante comporte deux pôles : le pôle Capital, qui domine le marché, et le pôle Compétent, qui domine l’organisation.

Je ne dirai ici rien du pôle Capital. Sinon que Marx montre qu’il n’a rigoureusement aucune autre fin que le profit, quelles qu’en soient les conséquences sur les humains et sur la nature (c’est là sa thèse écologiste). Comme on le sait, ce pôle Capital est déterminant dans l’économie et la politique modernes : il est surpuissant. Et pourtant, à lui seul il est impuissant. Si la classe dominante se limitait au fameux 1 % du grand capital, actionnaires et managers directement employés et intéressés à l’accumulation de la plus-value, elle aurait été balayée depuis longtemps. En réalité, une classe ne peut dominer la société moderne, dans toute sa complexité, si elle n’est en même temps une masse. Mais où donc trouver cette masse essentielle ?

Force est de se tourner vers l’autre pôle de la classe dominante, le pôle Compétent : comme l’a souligné Gramsci, il n’y a pas de classe dominante, si elle n’est aussi dirigeante. Mais quelle est donc la nature de cet autre pouvoir, dirigeant ?

Foucault l’a défini comme un savoir-pouvoir. Non pas le pouvoir capitaliste, qui est le pouvoir d’acheter et de vendre, d’embaucher et de licencier, d’emprunter et d’investir. Mais celui de baliser l’espace et le temps, d’établir des itinéraires, des tests, des critères, des rôles et des fonctions, des hiérarchies, des niveaux de performance à l’école, de distinguer le normal et l’anormal, d’inclure et d’exclure, d’assurer la relation entre les moyens concrets et les fins concrètes dans l’entreprise. Un pouvoir d’une tout autre nature que le pouvoir-capital.

Bourdieu propose, en un sens analogue, un couple capital économique et capital culturel. Il montre qu’il s’agit là, en réalité, non pas d’un pouvoir-savoir, mais d’un pouvoir-compétence. Il s’agit, non pas du savoir comme tel, qui est une chose omniprésente dans la société sous des formes extrêmement diverses, mais de la « compétence », au sens d’un type de savoir donnant autorité, d’une compétence socialement attribuée et reçue, qui se reproduit structurellement, constituant, tout comme le capital, un facteur de classe au sein de la société.

Ce pouvoir, et c’est bien cela que Marx avait en vue dans cette page de Gotha, est celui des managers, administrateurs, professeurs, médecins et avocats, chefs de service, dirigeants et experts en tout genre. J’en exclus cette strate managériale supérieure où les « salaires », de plus en plus exorbitants, recouvrent en réalité (comme l’ont montré Gérard Duménil et Dominique Lévy) un revenu d’accumulation proprement capitaliste et qui donc, à mes yeux, relève du Pôle capital (et c’est là le point où je m’écarte de leur analyse, tout en acceptant l’idée que le capitalisme tend à devenir plus « organisé »). Selon mon principe d’analyse, ce pouvoir-compétence en tant que tel concerne toute cette population qui détient, au sein de l’organisation sociale (production, administration, information, santé, culture, etc.), des privilèges en matière de direction ou d’expertise. Il apparaît nécessairement, de quelque façon, dans les statistiques officielles. 10 ou 15 % de la population ? Une masse critique – mais socialement et politiquement fluctuante – plutôt qu’un taux défini.

À ce statut de compétent se trouve généralement associé un élément d’exploitation. Il ne s’agit pas d’une exploitation capitaliste. Ni d’une simple inégalité. Mais d’une exploitation de statut. La puissance sociale de cette population est telle qu’elle peut s’arroger une part du surplus produit, indispensable à son mode de vie, à l’exercice de son pouvoir propre et à sa reproduction structurelle comme élément de la classe dominante. Un vrai tabou de classe.

On notera cependant que ce pouvoir n’est pas de la même nature que celui du capital. Le pouvoir capital communique, notamment par la publicité. Le pouvoir compétent se communique. Il s’exerce en s’exposant, en se communiquant. Il est moins étranger à ceux sur qui il porte. Et dont il subit aussi l’attraction, en sens contraire de celle du capital.

En outre, le pouvoir compétent s’exerce dans des institutions – entreprises, administrations, écoles, hôpitaux, etc., – qui ne sont pas simplement l’expression d’une logique capitaliste, mais qui portent la marque d’une puissance populaire dans la longue durée. C’est le peuple qui réclame de telles institutions, socialement fonctionnelles, face aux dominants qui cherchent à en tirer le meilleur. Les « compétents » ne sont donc pas simplement des agents de domination. Ils ne sont pas non plus des fonctionnaires de l’universel. Leur statut social dépend, en réalité, de la puissance de l’autre classe, que j’appelle « classe populaire ».

J’en viens donc à la « classe populaire » ou « classe fondamentale », que je désigne, au sens social du terme, comme « le peuple ». Vue d’en haut, cette classe n’est que « subalterne », « working class ». En réalité elle ne fait pas que travailler : elle chante et elle danse. Plus généralement : elle pense.

On notera qu’il n’y a pas de classe moyenne, dans cette conceptualité du moins. Il y a seulement une ligne de clivage au-dessous de laquelle on est moins dirigeant que dirigé. Et inversement.

Ce qui est décisif dans cette approche, épistémologiquement et politiquement, c’est que la lutte de classe d’en bas s’analyse dans les mêmes termes, dans la même conceptualité, que celle qui est menée d’en haut. Car elle est très précisément dirigée contre les privilèges de la propriété sur le marché et de la compétence dans l’organisation. Elle vise une emprise populaire sur le marché et sur l’organisation. Et ses résultats sont des « acquis », conquis sur les privilèges. Ils sont l’inverse des privilèges. Ce sont, par exemple, des garanties (marchandes) de salaire et d’emploi, de qualification (compétence) reconnue, et, finalement, d’appropriation collective de l’outil de production et de maîtrise commune du processus de production. C’est toujours de cela qu’il s’agit dans les grandes luttes syndicales et politiques.

Cette lutte se présente en termes différents selon que l’on se trouve davantage dans une grille organisationnelle comme le sont les fonctionnaires, ou plutôt marchande comme le sont les indépendants ou supposés tels (taxis Uber ou vendeurs de rue), ou à l’interférence des deux comme les salariés du privé. Mais toutes ces fractions relèvent de ce même couple de facteurs de classe, marché /organisation, qui s’entrelacent dans le rapport de classe moderne. Et c’est là ce qui fonde l’unité de la classe populaire.

Celle-ci se divise cependant en strates superposées. Pour simplifier, le Peuple A parvient encore à cumuler des acquis, alors que le Peuple B, où l’on observe une plus grande concentration de femmes, de supposés étrangers, et maintenant de jeunes, s’en trouve de plus en plus dépossédé. La classe fondamentale est donc aussi une classe de sexe et de « race ». Mais tout cela ensemble, A + B, forme bien une seule et même classe, dont la puissance est fonction de son unité.

L’esclavage des plantations représentait une sorte de niveau zéro de « l’emprise populaire sur les médiations ». Aujourd’hui, l’ubérisation tend au même résultat en brisant la cohésion de la classe populaire, en tentant de l’atomiser complètement, ne lui laissant qu’une emprise individuelle illusoire sur les processus de marché et d’organisation. Dans l’un et l’autre cas, les deux pôles de la classe dominante sont impliqués. Et non seulement celui du Capital.

Conclusion sur la structure moderne de classe :

Il y a bien deux classes, la classe dominante et la classe fondamentale.

Mais il y a trois forces sociales, puisque la classe dominante comporte deux pôles : les capitalistes et les compétents.

Conséquence : la lutte sociale et politique est à comprendre sous la forme paradoxale d’un duel triangulaire, dont il reste à explorer la nature politique.

2. De la structure de classe à la structure politique de l’État-nation

2.1. Il importe de distinguer l’État, qui est à comprendre comme le rapport politique entre les classes, et l’Appareil d’État, qui est l’ensemble des fonctions de l’État-nation (parlements, gouvernements, armée, police, administration, institutions financières, etc.), et qui constitue l’enjeu de la lutte politique de classe. Cette lutte vise à en modifier le contenu et la nature même. Ce que Marx appelait « l’abolition de l’État », c’est la maîtrise démocratique et donc la subversion radicale de l’ensemble des fonctions de l’Appareil d’État par la classe populaire.

Dans la société moderne, en ce qu’elle se réfère à la raison (dont, comme on l’a vu, elle instrumentalise les deux « médiations »), l’État est supposé être gouverné selon le principe de majorité. Mais, paradoxalement – et ceci est l’expression politique du paradoxe structurel –, le clivage binaire pour le gouvernement d’un pays n’est pas neutre. Il se décline, en première approximation, en une droite, où se concentre les capitalistes, et une gauche, où l’on trouve, non pas le peuple comme on aurait pu l’attendre, mais les compétents, « l’élite » autoproclamée. Le clivage gauche/droite ne se présente donc pas comme un clivage entre les deux classes, entre les dominants et le peuple, mais entre les deux pôles de la classe dominante. Quant à la classe populaire, pour les raisons que l’on a dites, sa place est aussi à gauche. Il y aura donc structurellement deux gauches : une gauche populaire et une gauche élitaire.

Une théorie de l’hégémonie a dès lors pour objet ce duel triangulaire. Elle étudie les variation historiques et géographiques des « régimes d’hégémonie », c’est-à-dire des types de rapports de force et d’alliance entre ces trois forces sociales, dans l’affrontement entre les deux classes. C’est là, à mes yeux, le principe général d’une lecture compréhensive de l’histoire moderne comme histoire de classe.

2.2. Mais la politique moderne – et son « régime d’hégémonie » – n’est pas seulement une affaire de classe. Elle est tout autant une affaire de nation. Marx a fourni une analyse puissante (en dépit de sa part d’ombre) de la structure moderne de classe, articulant une infrastructure de production et une superstructure politique, coiffée par l’État. Il a construit un bel édifice. Cela, pourtant, ne nous dit pas où il se trouve. Or, en réalité, un tel édifice n’existe concrètement que sous la forme d’États-nations établis sur des territoires singuliers, au sein d’un Système-monde. Mais – et c’est cela encore qui échappe aux concepts fondateurs du marxisme – l’appropriation d’un territoire par une communauté n’est pas plus innocente que l’appropriation des moyens de production par une classe dominante. Elle produit proprement le clivage ami/ennemi. Elle produit la guerre, qui est cent fois plus exterminatrice que la lutte de classe. En même temps, elle produit un destin commun, un précieux « commun » entre les compatriotes.

Le Système-monde est gouverné par une contradiction dynamique Centre / Périphérie, qui se complexifie à partir du moment où commence à s’affirmer une pluralité de centres et de sous-systèmes plus ou moins entrelacés. Par là-même, le concept d’impérialisme lui-même se pluralise, tandis que certains sous-systèmes semblent tendre à devenir des sur-nations, et que certains États-nations éclatent en microsystèmes. L’Europe est spécifiquement marquée par ces dynamismes contradictoires.

Au-delà du Système-monde, mais entrelacé avec lui pour le meilleur et pour le pire, émerge, invisible mais irrésistible et irréversible, le processus d’un État-monde de classe, doté de ses classes globales, de sa légalité-de-classe universelle et de ses propres Appareils d’État.

2.3. Le théâtre des partis est donc à comprendre au croisement du rapport de classe et du rapport de nation : au croisement du structurel et du systémique.

Au regard du rapport de classe, le duel triangulaire se traduit en visée politique. Une stratégie populaire vise nécessairement à maîtriser le marché par l’organisation, et à maîtriser l’organisation par la démocratisation générale de la société. Elle vise donc une lutte-alliance-de-classe avec une certaine fraction des compétents, en vue d’hégémoniser les capitalistes, en même temps qu’elle cherche à réaliser l’unité de la classe populaire en vue d’hégémoniser les compétents. On se retrouve ainsi dans la perspective de La Critique du Programme de Gotha. Mais il ne s’agit pas de deux phases historiques. Il s’agit de deux faces d’un seul et même combat.

Au regard du rapport de nation au sein du Système-monde, la population attend que le potentiel des ressources nationales assure son existence, sa sécurité et son identité. Elle engage une subjectivité mythique, nourrie d’une mémoire sédimentée en affects identitaires, propres à occulter et à sublimer les intérêts (systémiques) privés du corps national.

À partir de là, on comprend que les divers partis sont à considérer selon cette double dimension structurelle-systémique : celle de la structure de classe et celle du Systèmemonde. Je laisserai ici de côté la dimension systémique, pourtant aussi importante que la dimension structurelle. De même aussi la dimension « mondiale-étatique » : on notera seulement que le parti écologiste manifeste, sous forme critique, l’émergence de l’État-monde de classe au-delà du Système-monde.

2.4. On sera tenté d’objecter que tout cela est bien général et peut-être passablement périmé, notamment au plan d’une définition structurelle de la politique aujourd’hui. Ce n’est là en effet que la toile de fond, ou plutôt la structure profonde, de très longue durée, qui caractérise la forme moderne de société, dont l’histoire est scandée par une séquence complexe de « régimes d’hégémonie » (à composantes à la fois structurelles et systémiques, dénotant une « colonialité » intrinsèque de la société moderne). Mais rien ne me semble plus erroné que de faire de la révolution industrielle le pivot de la modernité et de faire du « capitalisme » son essence structurelle. Notons seulement qu’avant le « régime bourgeois », il y eut la modernité de « l’Ancien Régime », celle de l’âge classique et des Lumières.

Si on la mesure au rythme des changements historiques de régime d’hégémonie, la période présente commence au tournant des années 1970/1980, quand surgit le néolibéralisme. Le « régime d’hégémonie » d’État social, marqué par une certaine alliance entre le pouvoir compétent et le peuple, avait, durant plusieurs décennies, quelque peu marginalisé les capitalistes. Il tenait son existence au fait que la vie économique se déroulait encore essentiellement dans un espace national, sur lequel le peuple pouvait avoir quelque emprise. Si la révolte de Thatcher et de Reagan a pu déboucher sur un tel renversement de régime d’hégémonie à l’échelle mondiale, cela tient notamment à l’émergence des nouvelles technologies de l’information (et des transports), qui ont permis de développer l’économie par-dessus toutes les frontières, de localiser la production là où le salaire était proche de zéro, de maintenir les pôles de recherche dans les vieux centres, etc. À partir de ce bouleversement systémique, le contexte de l’État-nation, qui était le berceau de l’alliance entre le peuple et les compétents, cesse d’être économiquement décisif, et les compétents se trouvent aspirés au service du capital dans le grand tourbillon du capitalisme, y introduisant de nouvelles formes d’organisation. Dans ces conditions, le peuple A tend, pour une part, à se fondre dans le peuple B. Et la Gauche, comme conglomérat d’une gauche élitaire et d’une gauche populaire, se trouve radicalement remise en question. Á partir de là, la politique du peuple est à reprendre radicalement.

3. Une politique du peuple

La troisième partie de l’ouvrage est donc consacrée à cette perspective. Non pas en termes de programme : ce n’est pas le sujet choisi. Mais en termes de pratique.

La thèse ici avancée est que le peuple, dans l’état de déréliction politique où il se trouve, doit élaborer un nouveau modèle politique orienté vers le rassemblement de ses composantes, ici désignées comme A et B, et vers une prépondérance de la base contre le sommet où il rencontre ses alliés « compétents ». Et cela suppose une nouvelle forme d’organisation, qui ne soit ni forme-parti, ni forme-organisation, mais une « forme-association ».

3.1. Le bouleversement structurel-systémique néolibéral répond, on l’a vu, à une révolution des technologies de l’information, laquelle modifie notamment les conditions d’une pratique politique populaire. Avec le numérique, on découvre soudain qu’une organisation peut, à chaque instant, consulter tous ses adhérents, les faire participer aux élaborations et décisions, etc. Corrélativement, le développement des télévisions en concurrence conduit à la recherche des meilleurs orateurs et débatteurs, des grandes voix, capables de se faire entendre de la masse du peuple. Enfin, les réseaux sociaux favorisent une culture de l’instant présent, un oubli du passé et un retrait du long terme. La forme-parti se retrouve mise ainsi en cause et déconsidérée. Émerge alors une voie nouvelle, celle de la forme-mouvement.

Le populisme de gauche, celui d’Ernesto Laclau, met en exergue une idée depuis longtemps partagée au sein de la gauche populaire, celle de la convergence nécessaire entre les diverses luttes sociales, qu’elles concernent l’emploi, le logement, l’éducation, l’égalité des sexes, l’écologie, les migrations, etc. Son défaut, à mes yeux, est de partir d’un postulat de politique générale, intemporelle. Il y a toujours des dominants et des dominés, mais les dominations sont diverses et le problème est de faire converger les « demandes insatisfaites ». Cela suppose la construction d’un langage commun, une construction rhétorique, qui serait en même temps la construction du peuple. Le présupposé est ici que la société serait elle-même construite comme un langage. Il conduit tout droit au mythe du leader charismatique, du grand Sachant. Prélude au retour, par la bande, de l’hégémonie de la « gauche compétente » sur la gauche populaire.

Á cela s’oppose une autre approche, fondée sur le concept de « commun ». Ce commun, que le capitalisme tend à liquider radicalement, renaît à travers l’émergence d’une production de biens intellectuels qui ont des propriétés inédites. Ces biens communs, qui se multiplient par un usage commun, s’entendent non seulement comme propriété commune, mais comme principe d’agir commun. C’est là un concept lumineux, qui manifeste sa capacité à s’emparer de toutes les dimensions de la vie sociale. Un concept d’avenir. Il me semble pourtant qu’il présente certaines limites, qui en restreignent, drastiquement, la portée. La première est qu’il n’affronte pas la question du pouvoir-compétence. Wikipédia, par exemple, est une chose commune, mais qui est particulièrement commune à ceux qui possèdent non seulement le savoir approprié, mais aussi le statut social de compétence leur permettant d’en faire le plus grand usage. On remarque aussi que, pour ces auteurs, les adversaires du commun se trouvent définis, dans une tradition proudhonienne, comme, d’une part, le capital, et d’autre part, l’État. Selon l’analyse méta-marxiste que je propose, les deux forces à affronter d’en bas sont, d’une part en effet, le pouvoir-capital, mais d’autre part, non pas l’État, qui est un rapport de classe, mais le pouvoir-compétence. À cet égard, on notera que les compétents, certains d’entre eux du moins, se rallient volontiers à l’étendard du commun. Retour désirable, en même temps que redoutable : le pouvoir compétent est particulièrement apte à s’inscrire dans le « commun ». On y fera d’autant mieux face que l’on aura construit le concept de pouvoir-compétence, de son mode d’exercice et de reproduction. Enfin, une troisième remarque concerne l’origine historique attribuée au commun européen : dans la figure commoners anglais médiévaux. À mes yeux, le véritable commencement du commun occidental se trouve clairement ailleurs : dans la commune médiévale, notamment italienne, Il Commune. Le commun économico-politique dans les frontières de l’État-cité des XIIe et XIIIe siècles, où l’on a inventé l’essentiel des institutions républicaines modernes (du législatif, de l’exécutif, du judiciaire, de la fiscalité, etc.), en même temps que l’art moderne (Giotto…) et la religiosité moderne (celle des « hérésies » à venir). Ce commun de l’agir en commun se développera ultérieurement dans l’État-nation. Car le commun suprême, dans son existence réelle, c’est l’État-nation, un être de classe et de guerre. Considéré dans sa stature historique, le commun, l’agir-commun, est une chose grandiose et terrifiante. Il n’y a pas d’innocence du commun. Le « commun réel », à quelque niveau qu’on l’envisage, est un espace de lutte de classe, de sexe et de race. C’est dans cet espace, et en premier lieu dans sa dimension nationale, qu’il faut élaborer une pratique politique populaire.

3.2. Quelle est donc aujourd’hui la voie à suivre face à l’hégémonie néolibérale ? On pourrait la qualifier d’anarcho-marxiste. Elle part en effet de la politicité immédiate de la classe populaire. Cette politicité se donne dans la lutte syndicale, ici centrale, comme l’est la production dans la vie sociale, et le travail dans l’identité des personnes. Elle se trouve aussi dans la vie associative, dans les collectifs de toute sorte qui répondent aux désordres permanents que génère le capitalisme. Dans les réappropriations d’entreprise, les Occupy et les Nuits debout. Dans les émeutes, elles aussi riches en politique : elles visent l’attention des médias en vue d’atteindre ce statut de « publicité » dont parlait Kant. Mais toute cette multiplicité de luttes ne prend vraiment son sens que dans la mesure où elle peut se cumuler et trouver son dynamisme dans une forme politique durablement constituée en commun. Et elle ne peut être une forme politique populaire que si elle se construit par en bas, c’est-à-dire selon le schème de l’association plutôt que de l’organisation.

Toute notre pratique politique se trouve aujourd’hui remise en cause par l’apparition d’un élément nouveau, fluide, celui du numérique, qui fait maintenant partie de notre culture quotidienne. On sait que son usage politique puise aux ressources des techniques du commerce et qu’il prête à mille manipulations. Le numérique sera certes essentiel, mais il doit rester en position seconde par rapport à l’autre élément : le solide du face-à-face sur les terrains de la vie. Pour une génération d’étudiants, ce lieu de vie sera naturellement l’université. Pour certains segments de la production, ce sera dans la grande entreprise. Mais, pour le peuple dans son ensemble, cette terre ferme est celle du quartier, de la localité, là où les gens vivent et souvent travaillent, se connaissent à travers l’école, les institutions sociales locales, les commerces et lieux de loisirs etc. C’est à partir de là que chacun rencontre, dans son destin propre, la politique, et doit se déchiffrer comme citoyen d’un lieu qui est le monde dans son ensemble.

L’organisation politique de la gauche populaire aura donc sa base dans le collectif local, rassemblant toutes les personnes qui se reconnaissent dans les lignes générales de son projet, qu’elles soient ou non inscrites dans des partis ou organisations. À ces associations de base doit être reconnue la charge de la lutte politique sur le territoire considéré, avec toutes les prérogatives qui s’y attachent, notamment la désignation de ses représentants. La remontée vers un lieu central d’identité collective, de concertation, de programmation, d’impulsion et de direction, en vue d’affronter, avec la cohérence et la discipline requises, les forces d’oppression et de domination aux plans national, continental et mondial, n’est pas la chose la plus difficile à concevoir. Pas plus que ne le sont quelques règles essentielles, dont les premières seraient le droit de tendance et la rotation des dirigeants, sans lesquelles on ne saurait parler de démocratie politique.

La forme-association se présente comme une matrice capable d’accueillir dans ses collectifs locaux, qui sont ses cellules vivantes, tout à la fois les membres de divers partis et mouvements (dont elle respecte l’existence, gage de richesse commune) et ceux d’associations de toute sorte (syndicats et autres) : bref, elle est faite pour accueillir l’ensemble du monde militant. Mais cela n’est concevable que si l’adhésion à ces collectifs, et par là à une association nationale, se réalise non pas comme ralliement à un programme politique défini sur un horizon électoral, mais comme reconnaissance d’un ensemble de valeurs appelant des objectifs et des stratégies à long termes à définir et promouvoir en commun.

Ces remarques finales concernant la « pratique », et qui sont formulées en fonction de situations européennes, n’ont évidemment pas l’ambition d’épuiser le sujet. Elles visent simplement à suggérer ce que peut être une « forme association », par différence avec la forme-parti et la forme-mouvement. L’espoir de l’auteur est du moins que les hypothèses générales, structurelles et systémiques, qu’il avance, concernant les classes, l’État-nation et le monde, et qui constituent le foyer de son analyse, puissent permettre d’aller plus loin, éclairant l’idée d’une « politique du peuple ».

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