Gilbert Laval, L’après 68 à Toulouse,

Parmi les nombreux livres qui ont fleuri à l’occasion du cinquantenaire de Mai 68, celui-restera discret. En raison de ses qualités mêmes.
Alors qu’on se polarise très généralement sur Paris, et au mieux quelques bastions ouvriers régionaux, il ne parle que de Toulouse. Il ne s’intéresse pas d’abord à mai-juin 68, mais aux années qui ont suivi, à cette onde de choc qui a bouleversé les vies militantes, les courants politiques, la société entière…
Il le fait en fonction d’une connaissance très approfondie de ces organisations portées par la vague de 68. Laquelle va jusqu’à la familiarité prolongée avec ses actrices et acteurs. C’est ainsi qu’au fil des pages, c’est avec plaisir et émotion qu’on croise des figures que même sans être toulousain on connaît bien.
Des organisations, des militantes et militants qui ont cru à la révolution prochaine. Et s’y sont préparés ardemment, multipliant dans cette perspective mobilisations de rue, travaillant à s’implanter dans les entreprises, au plus près de la classe ouvrière, jouant de l’action violente et débattant sans frein.
Tout cela constituait à la fois un monde réduit, mais d’une grande diversité idéologique, puisqu’on pouvait être trotskiste (de la Ligue communiste, principale organisation de l’extrême gauche toulousaine), maoïste (version Gauche prolétarienne, puis Gauche ouvrière et paysanne…), anarchiste… Toute une galaxie qui se réunit parfois, le plus souvent dans les actions de rue, et se déchire sans compter.
L’auteur explique fort bien combien l’Espagne et la lutte antifranquiste sont vrillées au cœur de cette ville qui a accueilli tant de républicains espagnols, eux-mêmes riches de leur propre diversité politique.
De même il a bien compris quel séisme a représenté l’irruption du féminisme dans toutes ces familles politiques, habituées, pour certaines de manière outrancière, du machisme.
Il est clair que l’auteur regarde ce lieu et ce temps avec ses propres convictions, en particulier celle qu’il n’y a de perspective de révolution que par les armes.
D’où ce regret que tous ces courants, à des moments différents et sous des formes diverses, rompront progressivement avec le projet de la lutte armée. Pas grand-chose de commun entre l’autodissolution de la Gauche prolétarienne, qui était allée loin dans la théorisation de la « nouvelle résistance » et le jugement porté à propos de la Ligue, tel qu’exprimé par Antoine Artous responsable de la Ligue à Toulouse : « Par sa façon de tout discuter dans le respect le plus scrupuleux des règles du débat démocratique, elle y est un frein à toute dérive, ajoute Antoine Artous. Lequel marque un temps d’arrêt, pèse ses mots et lâche sur le ton le plus neutre possible que l’extrême gauche doit à l’importance de la Ligue communiste puis de la LCR de ne pas avoir basculé dans la terreur rouge » (page 160).
Légitime paraît une forme de violence lorsqu’il s’agit de manifester contre la dictature franquiste (en particulier lors de l’assassinat de Puig Antich), et en conséquence de s’attaquer aux forces de police qui protègent le consulat d’Espagne. Autre chose de penser que, pour changer la société et défendre la cause du peuple, la perspective politique est d’affronter l’État les armes à la main !
On partagera volontiers avec l’auteur un droit à la nostalgie de cette période des années 1970 et de son militantisme. Mais sans céder aux illusions quant au rôle révolutionnaire des armes.
Un désaccord qui n’enlève rien à la qualité de ce livre, si bien enlevé, et pour lequel on ne peut que faire montre de la plus grande sympathie…

Gilbert Laval
Le gauchisme flamboyant. L’après 68 à Toulouse
Éditions Cairn