Roussel Uclaf en 68 et après… Comme un roman…

Roussel Uclaf : une histoire riche et mouvementée

L’entreprise a été créée en 1920, sur un site limitrophe de Romainville, Bobigny et Noisy. Au départ entreprise familiale (la famille Roussel, dirigeant l’UCLAF ), elle s’est développée en une multinationale, qui représentait un des tout premiers centres mondiaux de l’industrie pharmaceutique.
En 1968 le puissant groupe allemand Hoechst est entré dans le capital, au sein duquel il deviendra majoritaire en 1974. Lorsque la question sera posée de la nationalisation, par le gouvernement de gauche en 1981, cette présence du capital allemand servira de prétexte à limiter celle-ci à un rachat d’une partie minoritaire du groupe… Pour ne pas créer de problème au sein de l’Europe ! Devenue HMR puis Aventis en 1998, l’entreprise subira un processus de déstructuration qui conduira à la disparition du site de Romainville, puis connaîtra une OPA de Sanofi SynthéLabo.

Les salariés, fortement mobilisés en 68, ont au long de ces années tumultueuses défendu plusieurs plans alternatifs pour la sauvegarde de leur entreprise.

Comment garder la mémoire de cette longue lutte ? Telle est la question qu’ils et elles se sont posée et à laquelle ils ont apporté une réponse originale : faire un livre ! Publié fin avril, aux éditions La Découverte, il s’appelle : Notre usine est un roman

De ce roman, des pages fortes concernent l’occupation de l’entreprise en mai 68, avec un comité de grève regroupant la CGT, la CFDT et FO et des salariés non adhérents désignés par leurs collègues de travail. Discussion sur cette période entre quatre salariés, syndiqués à la CGT, qui se souviennent de ces moments forts : Alain Cagniant, Annick Lacourt, Christiane Chasseloup de Chatillon, Daniel Vergnaud.

Roussel Uclaf avant et pendant 68

Christiane : Sur une longue période le site de Romainville a rassemblé dans le domaine du médicament, recherche, production, conditionnement pharmaceutique, jusqu’à l’expédition. Cette réalité a constitué un élément fort de l’identité de l’entreprise. Et ce contre les diverses manœuvres tendant à diviser le personnel, par exemple il a longtemps existé un restaurant pour les cadres et un autre pour les employés ! Cette réalité d’une entreprise intégrée a renforcé le sentiment que nous oeuvrions à produire un bien indispensable à l’Humanité, que nous étions utiles.

L’autre particularité de l’entreprise, et de l’industrie pharmaceutique en général, était la montée en puissance d’un salariat de techniciens. Celui-ci s’est fondu dans le cadre de cette entreprise intégrée pour créer une nouvelle organisation du travail répondant au nécessaire besoin de coopération entre les divers services. Et elle s’est aussi confondue avec une nouvelle génération : en 1965, puis à nouveau en 1966, ce sont 300 jeunes techniciennes et techniciens, âgés de 17 à 19 ans, qui arrivaient dans l’entreprise, venant de lycées de tout le pays.

Alain : Si pour certains, l’entreprise apparaissait comme porteuse de possibilités de promotion professionnelle et sociale, d’autres ressentaient leur parcours scolaire comme ayant conduit à une impasse, et l’obligation d’aller travailler en tant que technicien comme assez frustrante. Ceux là ne supportaient pas bien le fait que l’entreprise n’apparaisse pas être un modèle en matière sociale et de formation. Et beaucoup de petites inégalités exaspéraient : par exemple le fait que le lavage de la blouse, gratuit pour les cadres, soit payant pour les techniciens, que ces derniers aient quatre semaines de vacances alors que les cadres en avaient un mois, ou que les selfs soient séparésAutant de petits trucs qui révoltaient. Et qui allaient être balayés par 68 !

Daniel : En 68, tous ces jeunes se sont retrouvés dans l’occupation. Ainsi, à côté d’un syndicalisme traditionnel, marqué par l’autorité des leaders et les habitudes délégataires, et qui restait dominant dans certains secteurs, l’entretien par exemple, se sont affirmés une nouvelle pratique, de nouvelles conceptions de démocratie plus participative avec une diversité importante selon les secteurs…

Alain : L’aspiration à se former conduisait beaucoup à poursuivre des études, aux Arts et Métiers à Paris. On croisait étudiants et gardes mobiles, et on allait aux manifestations, mais plus en spectateurs qu’en participants. Face à la répression contre les étudiants, la solidarité a été immédiate et forte.

Il faut signaler que les mois précédents de nombreux mouvements avaient eu lieu, marqués en particulier par cette très forte demande en matière et formation.

Annick : Une certaine excitation régnait. Le travail était intéressant, mais on supportait mal un climat un peu caserne : les chefs, les bureaux plus ou moins cossus selon le grade… « On n’était plus au lycée, on était adulte ! ». Bref, un désir d’être plus libre. Et il y avait la vision de tous les possibles qu’on ne pourrait pas emprunter. Si l’on voyait peu les ouvriers, on était au contact des conditionneuses, des femmes impressionnantes, surtout quand elles étaient ensemble. Tout cela a joué.
Le matin où quand je suis arrivée j’ai trouvé la boîte occupée, je me suis dit, sans problème ni peur : « j’en suis ! ».

Christiane : L’occupation, le lundi 20 mai, s’est faite spontanément, il y a eu un mouvement auquel personne ne s’est opposé, même les gardiens se sont contentés de faire le gros yeux. Les choses étaient mûres.

Daniel : Le directeur s’est trouvé enfermé, toute la journée dans son bureau. Et quand on l’a mis dehors, ce fut un formidable sentiment de liberté !

Les souvenirs les plus marquants ?

Daniel : L’arrêt de la soufflante ! Dans les fermenteurs, avec les médicaments, les bactéries, ce qu’on appelle aujourd’hui les biotechnologies, il fallait une alimentation permanente en air stérile, un contrôle des températures… La soufflante, c’était la machine qui assurait tout cela.
La direction n’avait de cesse de nous répéter que si elle s’arrêtait, c’était la catastrophe, un gâchis financier énorme, des semaines pour la relancer… On ne savait pas si c’était du bluff ou la vérité. Et puis, un jour, alors que se tenaient à quelques mètres l’un de l’autre deux meetings, l’un de la direction, l’autre du comité de grève, avec mille participant de part et d’autre, les uns motivés, les autres davantage présents par obligation, voilà qu’un copain arrête la soufflante ! J’ai encore le sifflement de l’arrêt dans les oreilles… C’était extraordinaire : on avait défié l’autorité patronale, on prenait en main les affaires sans se laisser paralyser par les éventuelles conséquences : on affirmait que l’entreprise était à nous.

Christiane : Le plus impressionnant était les AG par services, qui témoignaient d’une libération de la parole. Tout était discuté, par exemple la redéfinition des qualifications. On en est sorti avec un cahier de revendications pour des années. C’était l’amorce d’une démarche autogestionnaire et la prise en charge par le bas de toutes le tâches : s’occuper des animaux, la sécurité, qui la nuit obligeait à des rondes toutes les heures, compte tenu des produits dangereux accumulés…

Alain : Ainsi que la cantine ! Les gens de la restauration étaient partis, à l’exception d’une seule employée, avec elle et une vingtaine de jeunes ce fut l’organisation de tout, avec la création d’un CALS : le comité autonome libre service !

Il y eut aussi un restaurant dans l’autre corps de bâtiment : les deux entreprises qui dans le passé existaient séparément, Roussel et Uclaf, avaient fusionnées, mais une certaine frontière s’était maintenue entre les deux…

Annick : J’ai un souvenir particulier : la formation syndicale qui avait été proposée. C’était nouveau et j’ai bien aimé. J’ai apprécié que les syndicalistes viennent s’adresser aux jeunes. Je me construisais comme citoyenne, c’était important que dans l’entreprise il n’y ait pas que le travail. Pour moi, c’est un très beau souvenir. J’ai conservé mon cahier, un cahier très bien tenu.

Les relations avec l’extérieur

Alain : De l’extérieur, est venu au début du mouvement l’intérêt pour le mouvement étudiant. Et au cours du mois de mai nous avons participé aux manifestations. Mais il est vrai que nous avons vécu mai 68 de manière très interne à l’entreprise. Ainsi il y a eu très peu de rapports avec les entreprises du coin, qui étaient toutes de petites boîtes, ni non plus avec les autres entreprises de la chimie. Pour des raisons politiques et culturelles, sans doute, et aussi du fait de l’ampleur des tâches qu’il fallait assumer au sein de l’entreprise, si l’occupation était massive, tous les jeunes y participant pleinement, chacun ne dormait guère plus de quatre heures par nuit !

Daniel : Par rapport aux étudiants, l’attitude était ambivalente. On suivait dans la presse, il y avait de la sympathie, et une solidarité forte face à la répression et pour un mouvement qui affrontait le pouvoir en place, et on participait aux manifs. Des grévistes allaient parfois au Quartier Latin… pour voir. Et dans le même temps une certaine méfiance à l’encontre des dirigeants de ce mouvement, voire de l’agacement quand on venait nous diffuser des tracts nous expliquant ce qu’on devait faire !

La reprise…

Christiane : Plusieurs fausses annonces de reprise avaient été lancées par la direction. Une première tentative d’intervention policière avait facilement été repoussée en utilisant les lances à incendie. Une autre fois les CRS s’étaient présentés. En fait, l’exaspération était grande à partir du sentiment qu’on allait être contraints de reprendre sans avoir rien obtenu de sérieux. C’est à ce moment que la proposition a été évoquée au comité de grève de préparer du « sulfate » de CRS, c’est-à-dire d’utiliser les bonbonnes d’acide. Ce fut un moment de tension importante : si l’idée pouvait plaire, elle faisait surtout peur. Finalement cela été repoussé majoritairement, mais la peur ainsi créée a provoqué une fissure dans le rassemblement syndical.

En fait, la police est intervenue de manière assez militaire : en pleine nuit, un bulldozer a enfoncé un mur, ils sont entrés en force et, sans qu’il y ait d’affrontements physiques, la plupart des occupants ont été arrêtés et emmenés à Beaujon.

Daniel : Ceux qui n’avaient pas été arrêtés, ont réalisé un tract dans la nuit. Et le matin ils l’ont diffusé à ceux que la direction avait appelé à venir travailler. Grévistes et non grévistes se sont retrouvés sur l’exigence de la libération de ceux qui avaient été emmenés à Beaujon. Bref, on se retrouvait plus unis, au grand dam de la direction.
Du coup on a été immédiatement relâchés, et la direction était obligée de comprendre qu’elle avait sous estimé le degré d’exigence et d’unité du personnel. La nécessité d’un plus dans ce qui avait été obtenu s’est imposée. Ce fut des augmentations de salaires substantielles, étalées sur 2 ans, des libertés syndicales (réunion sur le temps de travail, liberté de diffusion de tracts…), des droits en matière de formation… Et la disparition de toutes le mesures vexatoires : les fouilles, les petites divisions entretenues…

Christiane : Bref, un vent de liberté ! Et certains qui voyaient rabattu leur caquet !

68 finit, et après…

Daniel : On a connu une évolution des relations avec l’Union régionale CGT ( le syndicat régional des Employés, Techniciens et Agents de Maîtrise) . A la fin de la grève, elle a voulu une AG des syndiqués, avec l’objectif de faire tomber les têtes de quelques uns, qui étaient accusés de collusion avec les gauchistes, par exemple la reprise de la revendication du SMIC à 1000 francs ou la « gestion » autonome de la grève. Mais les 80 syndiqués présents qui avec d’autres étaient partie prenante de ces décisions ont rejeté les prétentions du syndicat régional. . Du côté de la section du PCF, on nous accusa d’avoir fait perdre la circonscription aux élections législatives pour avoir fait trop durer la grève !

On a ainsi subi l’union sacrée de tous ceux qui voulaient qu’on reprenne : l’UD et l’UR CGT, la section du PC, la direction… Ce fut le début de quelque chose dans notre rapport aux institutions. Notre volonté d’émancipation, elle mettait en cause le patron, mais également les structures syndicales et politiques.

Il y eut aussi une volonté de dépasser la logique protestataire, qui se déploiera quelques années plus tard lorsque les menaces sur la survie du site se feront jour.

Christiane : Même avant 68, il y a eu cet intérêt pour la stratégie de l’entreprise, sans doute lié à la masse des techniciens présents, et aux diverses cultures qui les traversaient. On a vu une démarche spécifique se construire avec le temps.

Annick : Je ne suis pas déçue par 68 pour ce qui est de l’entreprise en interne. Les potentialités alors apparues, on s’en est servi. On a continué la démarche engagée, avec des hauts et des bas, des difficultés, en fonction d’évolutions imprévisibles : les fusions, la financiarisation de l’économie… Mais, globalement, on était nombreux à souhaiter autre chose, une société qui continue à se libérer, alors qu’elle est devenue plus dure, plus libérale, plus fortement inégalitaire. C’est un vrai chagrin.

Christiane : Le vent mauvais est arrivé très vite. On a continué à travailler avec tout le monde, pour non seulement défendre l’emploi, mais pour proposer avec les salariés des solutions alternatives, et la CGT s’est bien inscrite dans ce travail. On a tenu ainsi jusqu’aux années 2000. Mais il y a eu les coups durs, les fusions, la nationalisation partielle… On n’a pas été en capacité de poursuivre ce mouvement. Il faut dire qu’en face ils sont très forts…

Daniel : On n’a jamais gagné de grandes batailles dans le pays sur l’emploi. Avec un succès auprès des salariés on a expérimenté des batailles liant les finalités du travail et les enjeux de société ( la santé). Sans provoquer ni soutien, ni intérêt auprès des syndicats, des partis, des élus. Cela a manqué pour ouvrir une autre issue.

Christiane : Sans doute parce que ces questions là n’intéressaient pas vraiment ceux qui, dans les partis politiques, ont vocation à diriger le pays.

Mais aussi parce qu’il y a en chacun un blocage : on désire le changement, mais on a peur du changement. Cela va au-delà des appareils, eux c’est inévitable qu’ils aient peur de mourir, mais c’est aussi au plus profond de chacun de nous. Il y a des individus qui n’ont pas peur, mais ils se heurtent à une masse de gens qui ont peur, légitimement. Quand est-ce qu’on va arrêter d’avoir peur ? Il faut se doter des outils qui fassent qu’on n’ait plus peur !

Alain : Le projet nous l’avons présenté à la direction, qui l’a rejeté. Il a été porté dans les ministères, où il a été jugé intéressant, mais nécessitant des financements qui n’étaient pas disponibles. Après son OPA, Sanofi a expliqué qu’ils n’auraient pas fait comme ça, mais qu’on ne pouvait revenir en arrière : un désaccord sur la méthode pour nous tuer !

Et, pendant ce temps, on était menacés de fermeture, puis d’être vendus, et enfin intégrés. Les vagues de suppressions de postes se succédaient, jusqu’à la fermeture du site, avec 400 mutations et 700 postes supprimés, après avoir rassemblé jusqu’à 4700 salariés si l’on compte ceux du Siège…

Un livre….

Annick : La décision d’écrire un livre a répondu à une aspiration : garder la mémoire de tous ces combats. Le Comité d’établissement a mandaté l’association constituée pour réaliser ce projet. Ce fut beaucoup de travail. Un beau livre, qui sort le 30 avril…. C’est un roman.

à lire !

Propos recueillis par

Francis Sitel