RHODIACETA BESANCON « Classes de luttes », luttes de classes

La grève de la Rhodiaceta à Besançon, du 25 février au 24 mars 1967, est une de celles qui « annoncent » mai 1968. Les conditions de travail en horaire posté, et une exigence de réduction du temps de travail, structurent le mouvement. Mais son originalité reposera aussi sur la soif d’émancipation culturelle de centaines de travailleurs, dont certains apprendront le cinéma avec le réalisateur Chris Marker.

Nous cheminerons dans ce conflit avec Georges Maurivard, militant CFDT, puis CGT et PCF à partir de la fin 1967-début 1968. Il anime aujourd’hui l’association des Amis de la Maison du Peuple et de la mémoire ouvrière de Besançon (11 rue Battant, 25000 Besançon). Il décrit ce qu’on pourrait appeler une usine typique de l’industrialisation de l’après-guerre, recrutant pour partie une main d’œuvre de tradition technique locale (industrie horlogère), mais aussi, pour une autre partie, issue de la campagne proche.

Portrait d’usine de l’après-guerre

Le groupe Rhodiaceta ayant obtenu de Du Pont de Nemours le droit d’exploitation du Nylon, produit très demandé, construit des usines avec de grandes capacités de production, et une main d’œuvre abondante. L’usine de Besançon est commencée en 1954. Le patron ne cherche pas à trouver des solutions techniques évitant des manutentions. Il construit des usines avec des ateliers serrés et des cadences de travail élevées. Il y fait très chaud, très humide, avec des bruits de moteurs élevés.

Dans la main d’œuvre embauchée, il y a deux traditions. A cause du travail en 4X8 en feu continu, les salaires étaient plus attractifs que dans le reste de l’industrie horlogère. On trouve donc des ouvriers horlogers complets. Tu pouvais leur confier la réparation d’une montre : trois jours après, c’était fait ! Il y a aussi beaucoup de gars du bâtiment. Ils pensaient qu’avec les 4X8, ils avaient un peu de temps libre. Beaucoup se sont construits, entre eux, leur maison, puisqu’étaient là d’ancien maçons, menuisiers, charpentiers, etc. Et il y avait aussi bien sûr des travailleurs venant directement de la campagne. Mais je ne pense pas que ce soit la majorité.

G. M

Que dire du rapport de force intersyndical ? A Peugeot, au nord du département, de tradition industrielle ancienne, la CGT domine. Pas à la Rhodiaceta…

G.Maurivard- C’est la CFTC, qui devient la CFDT en 1964, qui est majoritaire. Avec deux leader, Abis et Castella, passé par l’école d’horlogerie. J’adhère à la section CFTC en 1962 et je suis passé à la CGT à la fin 1967. A la CGT dominent de vieux militants. Les jeunes ne sont pas encore arrivés à ce moment-là. En mécanique, ce sont des gars avec 10 ans de métiers. Puis arrivent des jeunes qui commencent à donner une autre allure au syndicat. La CFDT a toujours été majoritaire, sauf quelques années après 1967 dans le collège ouvrier. Elle est passée de 65% à environ 50%, et la CGT fait alors jeu égal.

Et les partis politiques ?

G.Maurivard- Jusqu’à la grève, le journal du PC, le Travailleur bisontin, est distribué de temps en temps, mais sans l’existence d’une véritable cellule communiste. Cela démarrera après 1967. Pol Cèbe, militant PC qui va beaucoup marquer la génération militante de la fin des années 1960 et début 1970, entré à la Rhodia en 1959, était aussi animateur du Centre culturel populaire de Palente les Orchamps (CCPPO). Cette association du quartier de Palente (proche de l’usine Lip) jouera un rôle décisif et de longue durée dans la vie ouvrière de Besançon. Pol Cèbe est devenu très vite un « militant de la culture ». Il s’est formé seul, c’était un intellectuel autodidacte. Une des premières actions du CCPPO a été d’acheter une machine à laver collective qui circulait, pour soulager le travail des femmes. Ensuite, ils ont réalisé une exposition de peinture, en donnant au public des sous-verres pour que les gens puissent emporter les peintures chez eux, afin de prolonger le regard, et échanger les tableaux. Cette initiative a très bien marché. Par ailleurs, il y avait une bibliothèque à la Rhodia, mais vieillote et tenue par la direction, ouverte de midi moins le quart à midi et quart. Pour les ouvriers qui sortent des horaires de 4X8, en pleine nuit, impossible d’y accéder. Pol Cèbe et une militante CFDT prennent sur leurs heures de délégation pour ouvrir davantage la bibliothèque. Des jeunes militants sont intéressés par ces actions et « tombent sous le charme » de Pol Cèbe, comme beaucoup d’entre nous. Nous ouvrons la bibliothèque à 4 heures du matin. On se passe des livres, on discute, les ouvriers en 4X8 ont enfin accès la bibliothèque la nuit, au lieu d’aller forcément au café ouvert en face de l’usine.

Comment démarre le conflit de 1967?

G.Maurivard- Avant février 1967, on se bagarre sur la question des repos compensateurs correspondant aux 13 jours fériés dans l’année. Comme on travaille en équipe en 4X8, chaque jour férié donne droit à un repos compensateur. Mais comme il y avait 4 équipes, la direction a voulu les diminuer ces jours compensés à 9. Mais nous nous battons pour les porter à 13, en fait pour une réduction du temps de travail. Le vrai point de départ de la grève était donc la réduction du temps de travail par rapport à des conditions de travail pénibles en équipes alternées jour et nuit. On cherche une méthode de lutte. On se dit qu’on va débrayer le dimanche matin, de 10h à 12h, donc avant la sortie d’équipe. Ce qui permet de rentrer plus tôt le dimanche, de faire le tiercé, ses courses, etc. La direction refuse toute discussion. Elle continue d’embaucher par ailleurs. Mais en janvier 1967, elle décide d’un seul coup que nous sommes trop nombreux, et de nous mettre en repos obligatoire tous les 15 jours, pris sur le décompte des 9 jours servant à récupérer les fériés. Ce sont les chefs qui décident. Les ouvriers refusent. La tension monte. Le personnel est jeune et gagne relativement bien sa vie, comparativement à la situation dans la campagne. Ces jeunes non mariés ne sont pas gênés pour débrayer le dimanche. Le chaudron de la lutte se forme, alors que l’encadrement emploie des méthodes militaires. Il surveillait tout et nous demandait de « patrouiller » (c’était son expression) sans arrêt autour de la machine, pour éviter les temps morts. La nuit du samedi 25 février 1967, les syndicats font sortir une équipe plus tôt, soit environ 800 personnes. Quelqu’un dit : occupons l’usine. Oui, répondent une centaine d’autres. En fait, l’idée de grève était mûre, et tout le monde décide l’occupation. C’était un samedi. Il n’y avait pas de cadre pour discuter, les chefs sont déjà rentrés. Nous mettons les choses en place. Nous décidons d’occuper le restaurant, mais pas les ateliers.

D’où vient l’idée d’occuper ? Y avait-il des exemples ailleurs ?

G. Maurivard- Non. Les gars avaient le sentiment d’avoir tout essayé et ils se heurtaient à une direction qui disait toujours « non ». C’était un patron de combat. Dès ce moment-là, le Centre culturel populaire de Palente (CCPPO), en relation avec la Rhodia, branche sa sono et va annoncer la grève dans tous les quartiers. Un mouvement de solidarité se noue tout de suite avec les étudiants.

Il y a un ras-le-bol chez les travailleurs postés, les plus combatifs. Il y avait presque deux usines en une : entre les 4X8 et « la journée », ce n’était pas le même monde, même s’il y avait aussi du travail très parcellaire dans la journée. Et puis il y avait une ambiance très encadrée : tu faisais des « cosses » de fil de nylon, mais tu ne devais pas savoir ni d’où cela venait, ni ce que cela devenait. Aucune information. Pour des jeunes qui avaient fait un peu d’études, ce sont des choses qui jouent un rôle.

La grève s’étend à d’autres sites Rhodia, notamment à Lyon Vaise, deux ou trois jours après. Nous sommes en période des législatives de mars 1967. On décide d’envoyer des copains à l’usine de Vaise, qui porte une tradition de lutte plus ancienne. Ce sont les héritiers des canuts ! Castella (CFDT) et Nicolas Bultot (CGT) se rendent à Lyon. Bultot fait un discours enflammé. Tout le monde débraye aussitôt, mais sans occupation. Plus personne n’est dans l’usine. La grève est reconduite tous les jours. Castella et Bultot visitent plusieurs usines. A certains endroits, on se méfie d’eux. A l’usine de Péage du Roussillon, où la CGT a une forte tradition, elle dit : « C’est nous qui parlons » ! Mais Bultot n’en avait rien à faire ! bien qu’il était lui aussi CGT et PCF. Donc la grève s’étend et les fédérations organisent des journées de lutte nationale dans la branche textile.

Pendant ces 5 semaines d’occupation, on est frappé par l’effervescence des activités dans l’usine, et de la découverte de la culture

G.Maurivard– Le CCPPO vient tous les soirs dans l’usine. Deux pièces de théâtre sont lues devant les grévistes (notamment Antigone), par des acteurs qui étaient en train de travailler dessus à Besançon. Les grévistes ont écouté cela sans un mot. Il y a eu aussi des projections de films. La bibliothèque était ouverte. Les grévistes sont libres. Au moins 500 personnes participent à ces soirées. Nous avions mis en place une équipe de cantine. Les gars mangeaient à la cantine et allaient ensuite participer à la soirée. Il n’y avait pas à proprement parler de comité de grève, mais une forte liaison entre CGT et CFDT. Des grévistes non syndiqués participent à l’animation. C’était une forme de comité de grève, mais on ne l’appelait pas comme ça. Cela existait dans les faits. Des salariés se sont révélés comme militants. C’est d’ailleurs la plus grande victoire du mouvement : faire émerger des militants dans tous les syndicats. Et y compris sur le plan de l’engagement politique.

Parlons du mouvement de solidarité étudiant : comment s’est-il construit ?

G.Maurivard- Au départ le CCPPO fait l’information sur la ville. Puis des rassemblements, des meeting, se tiennent devant l’usine. Certains salariés, les « mensuels », sont rassemblés par la direction, à l’extérieur et parfois tentent de rentrer dans l’usine. Donc nous renforçons les piquets de grève et nous faisons appel à la solidarité. Les étudiants viennent, assez spontanément, mais aussi avec des militants politiques comme Vladimir Chatelet, Jérôme et Claudine Pédrolletti de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), Bernard Lhomme (de la Fédération des étudiants révolutionnaires-FER), et bien sûr l’Union des étudiants communistes (UEC). Cela se passe très bien entre les syndicats et les organisations étudiantes. La CGT n’avait pas de méfiance. Il y avait même une certaine bonhommie dans les rapports. Les choses changeront ensuite en 1968 ! Les étudiants qui venaient dans l’usine étaient au maximum 100 à 150, dont une trentaine très assidus.

Le cinéaste Chris Marker est venu dans l’usine en grève. Par la suite, devant la demande ouvrière, il impulse avec Pol Cèbe la formation du groupe de cinéma Medvedkine, qui a joué un rôle dans la politisation ouvrière, à Besançon, mais aussi à Peugeot, à Montbéliard, au nord du département.

G.Maurivard- Chris Marker et Berchoux, animateur du CCPPO, écrivent partout à leurs relations en disant : il se passe des choses à Besançon. Un matin, Chris Marker débarque avec sa 2CV avec le but de faire un reportage pour le Nouvel Observateur. Il prend des photos, commence à filmer, et cherche à faire des images dans l’usine. Il revient en décembre 1967 pour un reportage sur l’automatisme. Il essaie de filmer les ouvriers au travail. Il revient présenter son film en février 1968. Mais les principaux militants de la CFDT refusent de participer et même démolissent le film. Ils reprochent une chose assez juste : les conditions de travail ne sont pas assez abordées. Mais dans l’usine, tu ne pouvais pas filmer librement.

Donc Chris Marker vient projeter son film, qui met en valeur les jeunes les plus en pointe, une quinzaine, avec Paul Cèbe et des syndicalistes. C’est là que se prononce la phrase qui donnera son titre au film : « A bientôt j’espère ». Nous étions en février 1968, c’était donc prémonitoire ! Chris Marker nous explique que le cinéma s’apprend. Il promet de nous aider. Il envoie une équipe de techniciens pour nous apprendre à travailler, pendant les week end. Il y a surtout des gens de Rhodia, mais aussi d’autres usines. Le film « Classes de luttes » sortira en 1969. Ensuite Paul Cèbe quitte la Rhodiaceta. Il veut faire des films, il quitte tout pour que ce genre de créations se développent. Il continue ce travail militant à Peugeot Sochaux. Il devient employé du CE de Peugeot et trouve de ce fait une stabilité professionnelle. C’est moi qui devient le responsable CGT début 1968.

Pourquoi le choix de ce nom : groupe Medvedkine ?

G.Maurivard- C’est bien sûr Chris Marker qui le propose. Il nous a raconté l’histoire du cinéaste russe des années 1920 Medvedkine, qui tournait des films en sillonnant le pays dans un train spécial. Cette histoire fait un peu le parallèle avec l’aventure du CCPPO, en voulant montrer qu’on peut faire de l’art cinématographique sur le terrain.

Peut-on dire que des ouvriers sans culture particulière ont découvert l’art et le cinéma, grâce au CCPPO, au groupe Medvedkine, à Paul Cèbe ?

G. Maurivard- Ah oui. Mais chacun y est venu en suivant son propre chemin. Par exemple Trafforetti, futur secrétaire de l’Union locale CGT de Besançon : c’était vraiment un gars issu du quartier populaire de Battant à Besançon. Mais il s’est ouvert à beaucoup de choses dans ces années-là. Georges Binétruy, plus tard responsable la CGT de la ville de Besançon, a techniquement appris et travaillé la caméra d’une remarquable façon. Le CCPPO programmait ses spectacles en fonction des horaires des équipes de la Rhodia, car nous savions que nous pouvions y amener 100 ou 150 personnes. Nous avons aussi découvert le théâtre. J’ai vendu 300 places à la Rhodia pour que des ouvriers aillent découvrir 1789, spectacle du théâtre du Soleil. Nous avons reçu des artistes et acteurs. Jean-Luc Godard est venu présenter son film La Chinoise.

Pourquoi le PCF exprime-t-il une forte défiance pour ces expériences ?

G.Maurivard- Il le fait plus tard, dans les années 1970. Certains dirigeants avaient peur de la dynamique de cette période. Récemment, un copain a trouvé un carton dans un grenier avec toutes les archives du groupe Medvedkine, les photos, les pellicules, les bandes son prises à la Rhodia de Lyon. Tout cela était entassé dans un coin et oublié parce que les dirigeants PC avaient dit  : arrêtons avec ces gauchistes. Nous sommes en train de travailler sur ces archives pour une exposition. Il est évident que l’expérience du groupe Medvedkine n’a pas été soutenue. Même s’il n’était pas très loin du PC, Chris Marker était perçu comme un méchant gaucho,.

Sur le protocole de fin de conflit, Georges Ubbiali, sociologue et militant LCR à Besançon, raconte dans Rouge (23 février 2007), dans un article sur l’anniversaire de la grève de 1967, qu’il y a eu des engueulades entre la CGT et la CFDT. L’accord se réalise essentiellement autour des augmentations de salaires, alors que la revendication initiale portait sur le refus du chômage partiel. Il écrit : « Cette solution, présentée le 22 mars à Besançon et à Lyon Vaize, provoque de violents désaccords entre les deux sections syndicales, ainsi que parmi les travailleurs. La CGT pousse à la reprise du travail, insistant sur l’importance des augmentations de salaires, tandis que la CFDT souligne que rien n’est réglé en matière de chômage et de conditions de travail. Une partie des ouvriers dresse une barricade, etc ».

G. Maurivard- Il y a eu des débats, c’est sûr. Mais cette présentation est exagérée, je l’ai dit à Georges . A cette époque, j’étais encore à la CFDT, donc je me souviens des débats. La section CFDT vote la reprise. Nous commençions à être très isolés et dans les familles, cela devenait difficile. Deux militants CFDT, qui ont voté la reprise, Castella et Abis, expliquent cependant: Ce n’est pas nous qui irons dire aux ouvriers de reprendre. Ils ont peur que leur auréole un prenne un coup ! Certes, il y avait quelques dizaines d’ouvriers qui ne voulaient pas reprendre, mais ce n’était pas la majorité. C’est donc moi, avec un autre, qui donne la position CFDT. La CGT appelle aussi à reprendre. Mais en fait, c’est la direction qui a accéléré la fin de la grève. Ils nous ont envoyé les flics alors que nous étions en train de décider la reprise ! Nous n’avons jamais su pourquoi. Notre discussion durait sans doute un peu trop à leur goût. La moitié des grévistes étaient déjà repartis au boulot et étaient en tenue de travail sur les machines. Les gardes mobiles les ont virés, mettant tout le monde dehors. Nous avons donc fait une journée de grève de plus ! Tous les ouvriers se sont solidarisés, grévistes et non grévistes. Le mouvement a été entièrement ressoudé. Il y avait une passerelle entre deux bâtiments. Certains ouvriers ont mis deux ou trois palettes en travers du chemin des gardes mobiles. Mais il n’y a pas eu de vraie barricade. Certains ont dit :s’ils viennent, on met le feu. Ils avaient mis aussi des caisses de copes au-dessus des escaliers, dans le but de les vider sur les flics. Mais tout cela ne s’est pas fait, même si l’intention était réelle, surtout chez les militants CFDT.

Est-ce que oui ou non les revendications initiales étaient satisfaites ? Est-ce que la solution du conflit par l’augmentation des salaires était satisfaisante ?

G. Maurivard- Tu ne verras jamais le grand patronat cèder d’un seul coup, notamment sur le chômage. Le chômage est un pouvoir. Or, un an après la grève, jour pour jour, le 25 mars 1968, il y a un accord national entre le CNPF et les syndicats sur l’indemnisation du chômage partiel. Cela a donc mis du temps, mais c’est grâce à ce conflit, et d’autres aussi, surtout dans le textile, que cet accord a pu se conclure. Le 13 mai 1968, on fait la grève à 100%. Le soir, on rentre dans l’usine. Mais le patron avait donné l’ordre de ne garder que le strict minimum de personnel. Les autres sont renvoyés et payés à la maison ! En fait, certaines victoires s’obtiennent parfois après les conflits. Et c’est ce qui s’est passé. Nous avons eu des périodes de 15 jours de chômage indemnisées à 70%. Avant, il nous mettait dehors sans un sou. Les grands patrons ne cèdent jamais tout de suite. Certaines usines Rhodia qui étaient aussi dans le conflit avaient mis les salaires en avant. Parce qu’elles ne chômaient pas. Ce chômage forcé à la Rhodia Besançon, c’était pour briser l’action revendicative et militante. Mais ils n’ont rien brisé du tout, puisque moins de deux mois après la reprise, on débrayait facilement.

C’est donc un bilan revendicatif à effet retard, un peu comme les Lip en 1974, qui obtiennent le paiement du chômage à quasi 100% en cas de licenciement, pour tous les travailleurs.

G.Maurivard- Oui. Ce sont les deux grandes leçons des conflits de Besançon : le chômage partiel est rémunéré et les ouvriers touchent des allocations proches du salaire en cas de licenciement.

Que s’est-il passé en 1968 ?

G. Maurivard- La grève n’a pas été aussi puissante qu’en 1967, cela n’avait rien à voir. Le 13 mai 1968, nous faisons grève 4 heures et le patron nous renvoie chez nous plusieurs jours en étant payés ! Rhodia Vaize se met en grève, ainsi que Belle Etoile. Le 20mai, la direction fait ses cartons et fuit l’usine. On occupe à nouveau. Mais ce n’était pas la même saison que mars 1967. Des ouvriers avaient encore le contact avec des fermes. En mai-juin 68, ils aident à faire les foins ! Etant libres, ils en profitent, mais ne viennent pas à l’occupation. Je peux même dire que si le canton d’Ornans, près de Besançon, est resté à gauche, c’est parce tous les gars sont allés pêcher la truite en occupant tous les emplacements privés. Ils ont donc fait des pêches miraculeuses, après  avoir en quelque sorte « nationalisé la rivière » !

Autre chose aussi se produit en 1968 : les ouvriers des autres usines, parfois de simples travailleurs non délégués, viennent à la Rhodia, perçue comme le centre de la grève, et demandent de l’aide pour faire débrayer. Beaucoup de militants CFDT, mais aussi CGT, sont partis mettre d’autres usines en grève. L’image de la Rhodia était forte. D’autres grévistes de Rhodia, peut-être 30 ou 40, passaient aussi beaucoup de temps à l’amphithéâtre occupé de la faculté des lettres de Besançon (amphi Donzelot), centre du mouvement étudiant. Nicolas Bultot y était très souvent. J’y suis allé aussi, mais je me suis fait cracher dessus par les situationnistes !

Tu adhères au PC à la fin 1967. Mais cette adhésion se fait-elle sur la base d’un bilan du conflit local, ou pour des raisons nationales, comme par exemple la recherche d’un parti politique ?

G. Maurivard- En fait non. J’ai adhéré au PC grâce aux hommes qui m’ont marqué pendant le conflit. Comme Paul Cèbe.

Mais la bataille de ces militants ne se faisait pas au nom du PC ?

G. Maurivard- Non. Mais ils étaient communistes. Et ils avaient mené la bataille pour le Vietnam. Je ne connaissais pas vraiment les trotskistes. Je n’étais pas en fac.

Mais recherchais-tu aussi une demande de débouché politique ? Par exemple, les syndicats et les militants de Peugeot en grève en 1968 se sont adressés aux partis pour leur demander de venir débattre dans l’usine occupée…

G.Maurivard- Oui bien sûr. Cela s’est traduit en 1968, pour le PC, par la demande de gouvernement d’union populaire. Ce qui était assez juste. Mais il y a eu quand même, de la part des dirigeants communistes, une erreur d’analyse de la société et de ses évolutions. Il y avait le début du mouvement des femmes, et l’émancipation des jeunes. Et plus généralement un désir de liberté. J’étais d’une famille catholique. Après 18 ans, j’ai vécu un an dans les hôtels Peugeot très disciplinés. Puis j’ai fait mon service militaire. J’arrive à l’usine et j’y retrouve un peu la même chose qu’à l’armée ou qu’à Peugeot. Voir des gars qui militent, qui agissent, cela donne envie aussi.

Propos recueillis par Dominique Mezzi

Usine en grève, une « maison de la culture »

La réflexion de Pol Cèbe (CGT, PC) en 1967.

« …Il reste qu’à ce jour, nous n’avons connu qu’une seule vraie maison de la culture. Monsieur Malraux ne l’avait pas inaugurée. Elle fonctionnait sans administrateur, sans directeur artistique et sans plateau tournant. Aucun député UNR, aucun industriel, pas un seul magistrat, nul notable n’a jamais participé à sa gestion. Le Conseil d’administration comprenait trois tiers d’ouvriers. La fréquentation était ouvrière à 100%. Les responsables n’avaient fait appel à aucun intellectuel. Mais quelques intellectuels vivants étaient venus spontanément. Ils ont été accueillis comme des camarades. On y pratiquait une culture totale. Les animateurs s’y formaient à raison d’un par jour. Cette Maison de la Culture a fonctionné pendant un mois seulement. En mars 1967. Puis elle été reconvertie en fabrique de textile artificiel. Il nous a semblé que l’on peut tirer de cette aventure quelques intéressantes réflexions. »