Gordon Matta-Clark « anarchitecte »

« Cornegidouille ! Nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n’y vois d’autre moyen que d’en équilibrer de beaux édifices bien ordonnés. »

Alfred Jarry, Ubu enchaîné, 1899.

 

« Undoing is just as much a democratic right as doing. »

Gordon Matta-Clark

 

Gilles Bounoure

 

De l’œuvre de Gordon Matta-Clark (1943-1978), ne subsistent que des photographies, des photomontages, des films ou vidéos, des dessins, des textes et de rares vestiges concrets de ses travaux. Cela tient sans doute à la brièveté de son parcours, dont il aurait probablement infléchi l’orientation si un cancer du pancréas ne l’avait pas emporté à 35 ans, mais aussi au type de pratique politico-artistique qu’il a privilégié, l’intervention dans les paysages urbains en transformation, qu’on rangerait aujourd’hui dans le registre de la « performance »ou de l’« installation », par définition éphémères. Ces interventions « anarchitecturales »concernaient principalement des constructions désaffectées, leurs marques étaient vouées à être détruites comme le reste par les engins de démolition, et il n’y avait guère que les images pour en garder le souvenir et en prolonger le retentissement. Visible à Paris jusqu’au 23 septembre, l’exposition que le Jeu de Paume consacre à « G. Matta-Clark anarchitecte »[1]réunit des documents photographiques et autres rarement présentés en France, et fait mesurer l’importance de ses dix années de performances militantes pour la politique urbaine présente et à venir.

 

« L’amas de ruines »de « ce que nous nommons le Progrès »

 

Voilà encore une histoire de « cinquantenaire ». En 1968, G. Matta-Clark recevait de l’université Cornell son diplôme de premier cycle en architecture. Entreprises en 1962, ses études avaient été interrompues par un accident de la route et une longue convalescence à Paris auprès de son père, le peintre (Roberto Sebastián Antonio)Matta (Echaurren)[2], alors réconcilié avec Breton et ses amis surréalistes. C’est également à Paris que Matta, architecte de formation, avait rencontré en 1937 Anne Clark, jeune Américaine venue achever ses études d’art, tandis que lui-même se disposait à quitter Le Corbusier qui l’employait moins pour ses compétences professionnelles que comme homme à tout faire. Au début de l’année suivante, tous deux participèrent par des dessins à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à Paris par Breton et Duchamp, et parmi leurs nouveaux amis, ils se lièrent de fort près à l’artiste anglais Gordon Onslow Ford, qui accompagna Matta dans ses premiers travaux de peinture.

 

Inquiets de la « montée des périls »en Europe, A. Clark et Matta gagnèrent les États-Unis dès 1938, donnèrent les prénoms des inséparables Sebastián et Gordon à leursjumeaux nés cinq ans plus tard, ne tardèrent pas àse séparer, mais continuèrent tous deux à fréquenter les mêmes milieux artistiques new-yorkais, qui avaient accueilli les surréalistes français en exil. Tandis que le peintre était en conversation quasi quotidienne avec Duchamp, dont Le Grand Verreinspirait ses toiles du moment, A. Clark restait proche du galeriste Pierre Matisse, organisateur de la première grande exposition Matta en mars 1945. Ce fut Teeny, l’épouse de Matisse, qui servit de marraine à G. Matta-Clark. Elle deviendrait Teeny Duchamp en 1954, cinq ans après que P. Matisse se fut remarié avec la deuxième épouse de Matta…

 

Ces circonstances avaient sans doute induit G. Matta-Clark à se tourner vers l’architecture et la critique de son « Mouvement moderne »défini principalement par Le Corbusier, mais il fut aussi pleinement de son époque de « contestation ». Dès 1963, les étudiants de Cornell avaient souhaité faire d’Ithaca un centre de la protestation contre la guerre du Vietnam, et ils furent des centaines à participer à des meetings ou à des marches comme celle d’avril 1967 à New York, nombreux aussi à rallier le tout jeune SDS (Students for a Democratic Society). Certains d’entre eux furent traînés en justice, d’autres s’enfuirent au Canada, tandis que les plus engagés des enseignants et des administrateurs veillaient à éviter ou à retarder leur appel « sous les drapeaux »à destination de Danang, Hué ou Saigon. Leurs initiatives ne se limitaient pas à la dénonciation de la guerre ou à celle du militarisme, elles s’étendaient aux droits civiques, aux statuts ou au sort des« minorités »et des femmes, et bien sûr aussi aux contenus des enseignements dispensés[3].

 

Suivant ces manifestations avec sympathie, adhérant même au SDS, Matta-Clark choisit cependant la contestation individuelle, et sa première intervention d’artiste consista à organiser un hommage à Marcel Duchamp, mort en octobre 1968, dans une salle de Cornell que l’assistance dut quitter précipitamment quand une structure gonflable se mit à envahir tout l’espace. C’est encore à Cornell qu’il réalisa ses deux projets suivants – dont un pont de cordes franchissant un ravin vertigineux, révélant son goût des entreprises dangereuses – et qu’il trouva sans doute un de ses outils de prédilection. Au début de 1969, l’université consacra un « Earth Art Show » à neuf artistes spécialisés dans le « land art »naissant, et Matta-Clark fut invité à seconder l’un d’entre eux, Dennis Oppenheim, dans ses travaux de découpe à la tronçonneuse de la glace couvrant un lac voisin.

 

Ces expériences menées au milieu des bois et des prairies entourant Ithaca ne pouvaient être transposées à New York où Matta-Clark revint vivre en 1969. La ville posait d’autres défis, avec ses faubourgs délabrés, ses terrains vagues abandonnés aux ordures et aux carcasses de voitures, ses ghettos, ses chômeurs et ses sans-logis, à quelques kilomètres des quartiers les plus insolemment prospères. Les pompiers étaient débordés par la multiplication des incendies dus au défaut d’entretien ou d’équipement des logements ; en 1973, le « seul cousin connu »de l’artiste trouva la mort dans l’effondrement soudain de son immeuble, dont on avait démoli un mur porteur quatre ans plus tôt. En octobre 1975, la municipalité démocrate se trouva en cessation de paiement et se vit refuser toute aide de la part du gouvernement de Gerald Ford : 20 % des employés municipaux furent licenciés.

 

Le métro new-yorkais passait alors pour« le plus dangereux du monde ». La Bronx River, traversant le faubourg du même nom, restait (et devait rester jusqu’en 2007) un égout à ciel ouvert, drainant effluents industriels et domestiques sur des dizaines de kilomètres ; durant les années 1970, ce faubourg perdit 30 % de sa population, les Blancs de la classe moyenne partant peupler les banlieues résidentielles. Toutes traces aujourd’hui à peu près effacées par la « gentryfication »du Bronx et d’autres quartiers populaires new-yorkais, mais dont témoignent les œuvres de grands photographes comme le Chilien Camilo José Vergara avec son regard de sociologue, et bien sûr aussi celle de Matta-Clark avec ses préoccupations « anarchitecturales ».

 

Il avait également du goût pour la cuisine et une curiosité pour cette autre sorte de cuisine qu’est l’alchimie, entendue selon la formule ambiguë de Duchamp, « sans le savoir »[4]. Il fit ainsi frire des photos dans l’huile (Photo-Fry, 1969), fondre en « briques »des bouteilles qui rappelaient l’« objet perturbé »présenté lors de l’« exposition surréaliste d’objets » organisée par Breton à Paris en mai 1936[5], rôtir un porc entier sous le Brooklyn Bridge pour en nourrir les sans-abri des environs, lors d’une fête animée par les musiciens de Philip Glass. Il fit aussi fermenter toutes sortes de matières et de substances, non sans risques d’explosion, ce qui le contraignit à faire sécher ses réalisations jusqu’à carbonisation. Avec son amie la danseuse et photographe britannique Carol Goodden, il fonda et anima trois ans durant (1971-1974) le restaurant coopératif Foodà SoHo où les artistes de toutes disciplines étaient invités à composer et à cuisiner des menus qui variaient chaque soir, tandis qu’il allait dans les rues polluées proposer aux passants repos et air pur grâce à son Fresh Air Cart(1972), chariot pourvu d’un parasol, de deux fauteuils et de bombonnes d’oxygène.

 

C’est toutefois l’agencement de la ville et de ses bâtiments qui le requit de plus en plus, spécialement dans les quartiers new-yorkais les plus dégradés et miséreux, et il entreprit pour commencer de photographier pour les exposer les symptômes les plus frappants du démantèlement de l’ancien tissu urbain, entre ruines, gravats et ordures. En 1970, il construisit et exposa un « mur d’ordures » (Garbage Wall), conçut l’année suivante un autre mur avec des déchets ramassés sous le pont de Brooklyn, puis en 1972 l’Open House, lieu de vie « ouvert »(et à ciel ouvert) aménagé dans une benne à ordures. Vinrent alors les découpages à la tronçonneuse ou au chalumeau de bâtiments généralement voués à la démolition qui établirent sa réputation d’« anarchitecte », ainsi qu’il se présentait, et dont l’exposition parisienne montre les résultats les plus spectaculaires.

 

[1]Cette exposition a été organisée et présentée d’abord au Bronx Museum de novembre 2017 à avril 2018, avec un catalogue (Gordon Matta-Clark: Anarchitect, Yale University Press, 2017) que reprend, sous le même titre, celui de l’exposition parisienne (Éditions du Jeu de Paume, 176 pages, 35 €). Elle sera ensuite montrée à Tallin (Estonie) puis à la Brandeis University (Massachusetts).

[2]Sur l’œuvre et le parcours de ce peintre, on peut se reporter à ContreTempsn° 17, avril 2013.

[3]Ces années sont aussi celles de la mise en cause du modernisme, du fonctionnalisme et du « style international »inspirés de Le Corbusier et surtout de Mies van der Rohe. L’ouvrage de Robert Venturi, Complexity and Contradiction in Architecture(1966, trad. fr. De l’ambiguïté en architecture, Bordas, 1976), reçut un large écho chez les plus critiques des étudiants en architecture, tout comme les innovations de son ami Louis Kahn, pratiquant dès 1967 de vastes jours circulaires dans les parois de ses constructions, idée reprise par Matta-Clark comme on verra plus loin, mais aussi par Frank Gehry et d’autres.

[4]« Si j’ai fait de l’alchimie, c’est de la seule façon qui soit de nos jours admissible, c’est-à-dire sans le savoir »,formule de Duchamp en réponse aux interprétations « alchimiques »de son œuvre avancées par certains de ses exégètes, dont le critique suédois Ulf Linde et le galeriste milanais Arturo Schwarz.

[5]Cet « objet perturbé »était une bouteille de verre déformée par la chaleur lors de l’éruption du volcan martiniquais de la montagne Pelée, en 1902, qui anéantit la ville de Saint-Pierre.