Benjamin Stora 68, et après. Les héritages égarés

La lecture du livre de Benjamin Stora, magré certaines interférences, nous transporte sur une planète qui paraît autre de celle où nous fait gambader Gérard Miller. Pas seulement parce qu’on quitte le mouvement mao pour le trotskisme, version lambertiste, mais du fait d’un complet changement de registre.

Loin de la jubilation de l’un et de son permanent pétillement ironique, la réflexion critique de Benjamin Stora est sombre, marquée du sérieux de l’historien et empreinte de douleurs, non seulement celles de la vie personnelle, mais d’autres liées à une longue expérience politique qui n’est pas allée sans blessures.

Cette nouvelle autobiographie qui vient compléter La Dernière Génération d’Octobre (2003) est un livre beau et grave, en ce qu’il recèle beaucoup de réflexions profondément mûries.

« 68, et après » : un regard trop rapide fera croire qu’il s’agit d’un témoignage de plus, qu’on peut laisser partir emporté par le flot des multiples ouvrages livrant des retours sur Mai 68. Ce serait ignorer le sous titre : « Les héritages égarés », lequel invite à y regarder de plus près.

« En 1981, j’ai cessé d’être un permanent de l’OCI. Quatre ans après, j’ai quitté l’organisation avec d’autre militants. Dans La Dernière Génération d’Octobre, j’ai essayé dans mon propos de ne manifester ni regret, ni véritable nostalgie. Mais, au vu de ce qui se passe aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine tristesse. Ce livre est une suite de ces années révolutionnaires où un héritage politique s’est progressivement perdu. Ma tristesse ne vient pas seulement d’un constat d’échec par rapport à l’accession au pouvoir de la gauche traditionnelle, mais plutôt d’un sentiment d’enlisement des idéaux du socialisme. Cette difficulté à le redéfinir. Et, membres d’une avant-garde à l’époque audacieuse, mes anciens amis des années post-68 sont devenus les porteurs encombrants d’un passé figé qui ne passe plus auprès des jeunes générations. Plus troublant : en m’interrogeant sur l’épuisement du destin du communisme, j’ai perçu mon engagement passé comme un mélange d’idéalisme et d’aveuglement, de romantisme et d’une inquiétante volonté de pureté, d’intelligence et de dogmatisme que l’on retrouve dans une partie de la jeunesse d’aujourd’hui, emportée dans l’engagement sanglant et sans issue du djihadisme. Et quelques années après, je me suis dit silencieusement : «  Heureusement que nous n’avons pas pris le pouvoir«   » (p44-45).

Il y eut Mai 68, mouvement dans lequel Benjamin Stora s’est lancé sans frein, dans l’élan d’une jeunesse révoltée, et l’engagement sans limites dans l’action de l’OCI. Il sera permanent de cette organisation jusqu’en 1981. Il partagea les mêmes espoirs et illusions que d’autres. « Tous les événements étaient compris à travers la même grille d’analyse. Mai 1968 n’avait été qu’une répétition générale d’une Révolution dont la venue était absolument certaine » (p 40).

Que de certitudes appelées à se faner.

En particulier celles liées à cette « nouvelle famille » que s’était choisie le jeune militant. « En fait, l’OCI n’avait jamais été une organisation proche du mouvement de mai-juin 68, même si elle avait réussi à capter une part de l’énergie dégagée en attirant des jeunes comme moi dans ses rangs. Elle fonctionnait, bien au contraire, en se défiant de ce mouvement, combattant sans relâche le «  spontanéisme«   et ses dérives dangereuses, en particulier le passage à la lutte armée, qui a été la tentation de bien des groupes et organisations, y compris la Ligue communiste jusqu’à sa dissolution en 1973, et les maoïstes de la Gauche prolétarienne » (p32-33).

En parallèle, Benjamin Stora engagea un travail d’étude qui l’a conduit à devenir l’historien talentueux et reconnu de l’Algérie contemporaine. Fin 1985, l’engagement militant le sollicita à nouveau lorsque Cambadélis prépara une scission de l’OCI vers le Parti socialiste, présentée comme une opportunité de construire un courant de gauche dans ce grand parti alors au gouvernement. Perspective à laquelle crut Stora jusqu’au moment où il dut comprendre que le projet était autre :

« Jean-Christophe m’expliqua que le problème n’était plus de construire une «  tendance de gauche«   à l’intérieur du Parti socialiste, ce qui aurait risqué de nous marginaliser pour plusieurs années. L’objectif désormais, c’était de conquérir l’appareil «  de l’intérieur«  , en occupant des postes de direction, et , pourquoi pas, en devenant ministre ou député au moment des élections de mai 1988. Mais, me dit-il, «  rassure toi, si je deviens ministre, nous pourrons bénéficier de conditions matérielles nous permettant plus tard de construire une tendance de gauche socialiste à l’intérieur du parti. Et toi, naturellement, dans cette conjoncture, tu deviendras mon chef de cabinet «  . C’était assurément un changement de perspective politique, doublé d’une d’un changement de cap personnel qui m’a pris au dépourvu. » (p87)

Une saga pleine de surprises et de désillusions. Et un récit au cours duquel on croise Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon, Lionel Jospin, Jean-Christophe Cambadélis, tous, à l’exception du premier, familiers de l’OCI.

D’où cette scène surréaliste où les dirigeants du courant «  Convergences socialistes«  , ayant rejoint le Parti socialiste, sont reçus par le Premier secrétaire du Parti socialiste. Avec cette interrogation : « La tâche était donc donc redoutable : comment agir dans le Parti socialiste, alors que Lionel Jospin état encore, à ce moment précis, vraisemblablement en contact avec la direction de l’OCI, et pouvait concevoir notre démarche avec méfiance ? »(p53).

S’ensuit une série de portraits intéressants, brossés d’un trait sévère, mais sans acrimonie, et exempts de tout règlement de comptes de la part de ce militant qui travaille sous le contrôle de l’historien. Mais tous indispensables à une compréhension de cette longue période et de quelques uns de ses acteurs…

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